CHAPITRE XXIII
peines que je lui avais faites. » Elle me répondit : «Mais tu ne m'as jamais fait de peine. » Pauvres mères, voilà comme elles sont ! C'est le chef-d'œuvre et l'image pure de la bonté, de la tendresse de Dieu. Ah ! que ces moments m'ont éclairé sur mes devoirs î 11 est évident pour moi que les meilleurs fils ne rendent pas à leurs mères, à leurs parents ce qu'ils leur doivent. On n'en a pas même l'idée; on fait sans cesse souffrir leur cœur; et il faut que cette pauvre mère se résigne et porte en silence tout cela. On dirait que depuis le péché c'est l'ordre rigoureux de la Providence, et le prix amer de la dignité maternelle. »
D'autres fois, il se laissait aller à des souvenirs plus doux, et aimait à se représenter toutes les grâces faites à elle et à lui, et dont la trame admirable se montrait alors visible à sa pensée. C'est sous ces consolantes impressions qu'il écrivit ce que voici :
« Dès lors, au milieu de ma très amère douleur, il y eut un sentiment qui domina tout dans mon àme, ce fut le sentiment de la reconnaissance envers la bonté de Dieu, dont je repassai les ineffables bienfaits pour ma mère et pour moi, depuis le jour de mon baptême jusqu'à ce triste jour de la mort de ma pauvre mère... Tant de grâces !... et de croix !
» Cette pensée, ce sentiment, me ravissaient au sein de ce déchirement et de mes larmes... Je ne voyais en tout que la bonté de Dieu... un tissu incomparable... des recherches, des délicatesses, des jeux de honte infinie pour manière et pour moi.
» ... Ce qui se décida, dans le conseil de Dieu, à Saint- Félix, doit me tenir en adoration toute ma vie et en tendresse d'actions de grâces.
» Je sais par avance que ce sera pour moi, pour mon cœur, le sentiment le plus vif et le plus doux de l'éternelle vie ;
» Dès à présent, c'est ce sentiment seul qui me fortifie et me console. »
Elle mourut dans la nuit du 1er au 2 février 1849, fête de la Visitation de la sainte Vierge, à minuit et demi. Elle était née le 27 mars 1779; elle avait soixante-dix ans.
Les obsèques eurent lieu à Saint-Sulpice, au milieu d'une très grande foule. « Je bénis Dieu, dit-il, que ma mère ait eu ce respect. » Il alla à pied jusqu'au cimetière. Ce fut « là le moment le plus pénible : par la tristesse de ne rendre que la terre à celle dont on a reçu la lumière du jour; à ce corps vénérable. » « Le châtiment, dit-il, est évident : Putois es. »
Ce dernier devoir rendu à celle qu'il ne devait plus revoir qu'au ciel, il partit pour Versailles, afin de reposer son cœur brisé de toutes ces émotions, dans les souvenirs de M. Borderies, et auprès des vrais et anciens amis qu'il avait là : MM. Adolphe et Charles de Moligny,MmedeBorie: on y parla de sa mère; cela lui fut, dans son deuil, une douceur.
« Je lis, dit-il, durant ces tristes jours, sur ma nature, sur mon cœur, une expérience extraordinaire. On ne se rend pas compte de son cœur, de la profondeur, de la vivacité de ses impressions : et surtout de l'affection la plus naturelle, la plus simple, la plus vraie, qui est L'affection pour une mère. C'est le bon revers de la médaille.
» Depuis que je l'ai perdue, je vois qu'elle tenait dans mon cœur et dans ma vie une place immense. Je lui donnais peu de temps; ma vie était ailleurs: mais il n'y avait rien dans ma vie et dans mon temps ou elle ne fût. Il y a mille choses auxquelles je m'aperçois que je ne tenais qu'à cause d'elle; je les aimais parce que ces choses lui faisaient plaisir. Aujourd'hui que ma mère n'y est plus, toutes ces choses sont mortes pour moi. Je sens que dans les choses même les plus indifférentes, manière y était.
y> C'étaient deux vies en une; une moitié disparaissant, ce qui reste est stupéfait.
» Je me croyais détaché d'une certaine manière. Je ne pensais guère tenir à cette terre ; mais ma mère me manquant, je me sens comme déraciné. Je sens que toutes les racines les plus intimes, les plus profondes de ma vie naturelle sont arrachées, brisées. Je ne tiens plus à rien de ce monde...
» Je n'ai jamais mieux senti à quel point la foi et la