CHAPITRE XXIV
Il n'avait pas fait encore, mais il portait déjà dans sa pensée, son fameux rapport sur la question romaine, qui devait venir en discussion dès la rentrée de l'Assemblée. L'entrevue dura de neuf heures à midi ; quand l'abbé Dupanloup, par discrétion, voulait y mettre lin * «Non, non, disait M. Thiers; causons encore, nous n'avons pas tout dit. » Sur l'enseignement, sur l'importance sociale de la religion, sur le génie du premier consul faisant le Concordat, sur la nécessité d'une bonne harmonie entre la société et l'Eglise, le langage du libéral de 1830 se trouvait tel que le prêtre, émerveillé, n'avait rien à rectifier. Sur la question politique, il n'était pas moins étonnant. Là aussi les événements avaient fait pour lui la lumière, et l'homme de Juillet avait des paroles comme celles-ci : « La France est un vaisseau trop battu par la tempête; ce n'est pas la rade qu'il lui faut, c'est le port. » « Depuis trois semaines, écrivit l'évêque nommé d'Orléans à M. de Monlalembert, après celte conversation, le U septembre 1849, j'ai été gravement malade : je traîne une pénible convalescence à Dieppe. J'y ai eu un entretien de trois heures avec M. Thiers. Il a été admirable. » M. Thiers était encore dans les mêmes sentiments, lorsque, plusieurs années après, eut lieu, en présence de l'évêque d'Orléans, chez M. Berner, à Angerville, l'entretien mémorable que M. de Falloux a raconté.
Cependant les événements politiques allaient venir singulièrement en aide aux adversaires de la loi, et en compromettre terriblement le sort. M. de Falloux sentait ses forces succomber sous les fatigues de son ministère, et par un honorable scrupule de conscience, avant même le message du 31 octobre, par lequel le Président, mécontent de ce que dans les débats sur l'expédition romaine sa lettre à Edgar Ney avait été passée sous silence, changea inopinément son premier ministère, le jeune ministre avait donné sa démission et était allé demander au ciel du Midi le rétablissement de sa santé ébranlée. Ainsi, le ministre qui avait présenté la loi n'était plus là pour la défendre, et le ministère qui l'avait acceptée avait disparu
aussi : le Président, dans sa politique vacillante, s'en montrait fort peu soucieux; et quant à l'Assemblée, combien flottante était sa majorité!
On pouvait s'attendre à un désastre; il eut lieu. La loi, disait-on, va être renvoyée au Conseil d'Etat, c'est-à-dire enterrée. Ces bruits, venus jusqu'à l'abbé Dupanloup, à Issy, où il avait cru pouvoir se retirer pour commencer déjà sa préparation à son sacre, le troublèrent autant qu'ils le désolèrent. Il reprit la plume; Y Ami de la religion du 7 novembre publia un long et éloquent article de lui, dans lequel il mettait de nouveau en lumière les avantages obtenus par le clergé : c'était un suprême effort pour prévenir le malheur qu'il redoutait, mais qui ne fut pas conjuré; un vote de l'Assemblée, à une voix de majorité, renvoya une loi si longuement élaborée à un nouvel examen devant le Conseil d'Etat. C'était un ajournement indéfini. Les journaux voltairiens applaudirent; les catholiques, qui trouvaient la loi insuffisante, se déclarèrent satisfaits du peu que promettait provisoirement le ministre1. L'évêque nomme d'Orléans poussa le lendemain, dans Y Ami de la religion, un nouveau cri de douleur. Et, dans ses lettres, ce sont aussi des désolations. C'est surtout sa correspondance d'alors avec M. de Montalembert qui révèle les angoisses de ces deux grands athlètes : <i Je suis dans une grande tristesse, lui écrit l'évêque, quelques jours après ce vote. Tout ici est plus misérable que jamais. J'ai vu MM. Mole, Thiers et Berryer. Ils se sont réunis, et ont décidé de soutenir énergiquement la loi. C'est ce que M. Thiers et M. Mole m'écrivent. Jusqu'à extinction, dit M. Thiers. Mais en même temps il y a les plus basses intrigues contre. Il y a des alliances inouïes entre certains hommes. Je suis profondément triste et humilié pour l'Eglise.» Oh! oui, sainte Eglise, il faut savoir souffrir pour te bien servir!
Le Nonce le pressa de faire un Mémoire pour le Pape. « J'y travaille ardemment, écrivait-il le 19 novembre à M. de Montalembert... Mais que cela est misérable, qu'il