‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 30 sur 326 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

» Le lendemain, il me fit venir chez lui ; ce fut alors, je crois, qu'il me présenta, avec Georges, à M. le coadjuteur (Msr de Quélen)... Ii nous fit choisir à chacun un livre dans sa bibliothèque. Je choisis Clavis Homerica.

» Puis, j'y revins seul. Il m'avait interrogé sur mes habitudes, sur ma piété. Je lui répondis bien franchement que ce n'était pas grand'chose. Il m'encouragea. Cela viendra, me dit-il, avec un ton si doux et si persuasif que j'en demeurai convaincu, et ouvris dès lors mon cœur à cette possibilité... Il était bon, tendre, encourageant... Le jour même, je commençai à prier Dieu avec plus de ferveur. J'avais rencontré l'homme de Dieu, l'ami de Dieu, et un père. »

C'était en effet une adoption véritable : jusqu'où allaitelle? à quelles sollicitudes? à quels soins? « J'en étais, a-t-il dit, pénétré d'étonnement et d'attendrissement ; je réfléchissais stupéfait.

» Cette amitié de M. Borderies, dont je ne me sentais pas digne, et dont cependant je ne me sentais pas indigne, au moins pour l'avenir, me donna dès lors une sécurité profonde ; aucun orgueil, mais une certaine gravité, une certaine discrétion. Je trouvais quelqu'un qui m'aimait et qui m'estimait; aimait et estimait ce qu'il y avait de bon en moi, pour le rendre meilleur; il en avait l'espoir, le désir, et me le faisait sentir. »

Pour avoir plus facilement M. Borderies aux examens, M. Frère lui envoyait son jeune ami : « Je le persécutais, dit-il. C'est en revenant, et sur le petit pont, qu'il me dit : « Je serai ton père. J'ai bien des défauts, mais je ne suis pas un menteur. » Je répondis : « J'ai bien des défauts, mais je ne suis pas un ingrat. » S'il inspirait de telles amitiés, il eut le mérite aussi de les cultiver et de les conserver : et je ne sais ce qu'il y a de plus touchant ici, ou de cette affection d'un prêtre vénérable pour un jeune homme dont il pressent l'avenir, ou de la tendre et inaltérable reconnaissance de ce jeune homme pour cet homme de Dieu.

Il lui faisait, quand il venait aux examens, des vers latins. C'était le prendre par son faible : M, Borderies en

était grand amateur; grand admirateur de Virgile aussi1. A son retour de l'émigration, comme il traversait, avec un vieux prêtre, virgilien comme lui, la place où avait été dressé l'échafaud de Louis XVI, saisi d'horreur au souvenir de cet attentat, le vieux prêtre, levant les mains au ciel, s'écria :

Ausi omnes immane nefas, ausoque potiti s !

Ils ont osé cet épouvantable forfait, et ils ont pu ce qu'ils ont osé! M. Borderies, dans les conversations littéraires qu'il avait souvent avec le jeune homme dont il se plaisait à cultiver l'âme et le goût, lui raconta un jour ce trait. Plus tard, en 1851, l'évèque d'Orléans, dans un voyage à l'abbaye de Saint Benoît qu'il faisait avec M. de Montalembert, lui vantait Virgile, et cherchait à lui faire partager son admiration pour son poète préféré. M. de Montalembert ayant objecté que les vers de Virgile manquaient d'énergie, l'évèque lui raconta l'histoire de ce vieux prêtre, et à la suite de beaucoup d'autres vers, lui cita celui-ci : Ausi omnes, etc.; lui demandant avec feu quelles paroles plus énergiques il pourrait trouver luimême pour peindre ses Montagnards de l'Assemblée. M. de Montalembert se déclara convaincu ; dans son discours de réception à l'Académie française, ce souvenir virgilien reviendra encore à l'évèque d'Orléans.

M. Borderies prévoyait-il ce que serait un jour ce jeune homme, pour l'entourer d'une telle tendresse, et le soigner, dirait-on, comme la prunelle de son œil? car cet écolier sera, et avec plus d'éclat, tout ce que fut M. Bor-

1. Le poète Dussault, que M. l'abbé Borderies fut assez heureux pour ramener à Dieu, et auquel il eut la joie de porter les derniers sacrements à son lit de mort, le remercia par ce vers de Virgile, légèrement modifié par lui :

Taie tuum carmen nobis, divine sacerdos...

« Tel et aussi doux fut pour nous votre chant, divin poète », tel est le sens du vers de Virgile non modifié ; au mot poète, Dussault substituait le mot prêtre. — Vie inédite de .Vgr Borderies, par Mgr l'Évêque d'Orléans.

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