‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 33 sur 326 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

M. Legris-Duval, M. de Rauzan, le duc de Rohan, le vénérable M. Duclaux, M. Garnier, M. Mol le vaut, M. Teysseire, M. Gosseiin, M. de Forbin-Janson et tant d'autres. Ils furent bien supérieurs aux hommes distingués du clergé du dix-huitième siècle. Quoique jeunes encore à l'époque dont je parle, la plupart avaient confessé la foi au péril de leur vie pendant la Terreur; plusieurs revenaient de l'exil : la Révolution avait amoncelé les ruines autour d'eux et sur leur passage. Ils avaient l'ardeur du retour, le zèle de la reconstruction religieuse, et je ne sais quelle divine inspiration, mêlée d'énergie et de prudence, qui les poussait à reconquérir. C'est une des grandes grâces de ma seconde jeunesse que d'avoir connu de tels hommes à Saint-Sulpice,où ils venaient tous; de les avoir admirés, aimés, d'avoir goûté leur vertu et senti la grâce de Dieu qui était en eux, et d'en avoir été aimé. » Avec l'éducation sulpicienne, c'est le contact de ces hommes vénérables qui fit de lui le prêtre qu'il a été. Et comme il avait été dans sa jeunesse l'admirateur de leurs vertus, il fut toute sa vie le défenseur intrépide de leur mémoire.

Issy, succursale de Saint Sulpice, et ancienne résidence de Marguerite de Valois, était une vieille maison d'un aspect noble, mais alors un peu délabrée : le parc et les jardins sont beaux et vastes, et la vue magnifique. On lui donna « une triste petite chambre, sans feu. » M. Borderies, dans ces commencements qui sont presque toujours décisifs, ne manqua pas de le venir voir, et lui dit : « C'est la chambre d'un bon petit séminariste. » L'excellent duc de Rohan vint aussi deux fois le visiter pendant le premier mois. Il y passa deux années, l'année de philosophie et sa première année de théologie.

L'année de philosophie, l'entrée surtout, fut pour lui une époque de grâce très sérieuse : rien n'avait été « si grave et si austère » dans sa vie. Il eut pour directeur un homme fort remarquable par la science et la vertu, M. Gosseiin, éditeur de Fénelon, et auteur d'un grand ouvrage sur la souveraineté temporelle du Pape au moyen âge. On débutait par une retraite de huit jours pleins : il s'y plongea, et voulut, comme pour renouveler son àme au début

de cette vie nouvelle, faire une confession générale qui le mit « dans une grande et douce paix ». Alors, comme à la Petite Communauté, comme à Saint-Nicolas, mais plus encore, stimulées par le sacerdoce entrevu de plus près et au terme de la voie dans laquelle il était entré, son ardeur pour le travail et sa piété furent également admirables.

« J'étudiai, dit-il, la philosophie avec un goût et une ardeur extraordinaires. C'est sans contredit l'étude où mon esprit s'est porté le plus et a le plus profité. La logique m'intéressa beaucoup; surtout les questions de certitude. Le système de M. de La Mennais nous occupa vivement. Je fus très fort contre. » M. de La Mennais venait, en effet, de publier son Essai sur l 'indifférence, éloquent ouvrage, mais qui pourtant donnait une base fausse à l'apologétique; car si la raison individuelle, ainsi qu'il le soutient, est incapable d'arriver à la certitude, inutile d'essayer même une démonstration qui ne peut qu'être impuissante; le Christianisme alors s'impose et ne se démontre pas : c'est ce que l'Eglise, qui n'a jamais sacrifié la raison à la foi, ne pouvait admettre. L'enseignement de Saint- Sulpice préserva dès lors et à jamais l'abbé Dupanloup de la fascination exercée parce génie intempérant, dont l'orgueil devait faire plus tard un révolté, et bientôt un foudroyé. « Toute la psychologie, continue-t-il, fut très approfondie : la liberté, l'immortalité, la loi naturelle. Mais ce fut la métaphysique qui m'enleva. J'écrivais beaucoup en français, et par la force des idées, en très bon style. L'Existence de Dieu, de Fénelon, exerça sur moi un grand empire : c'est le mot. J'étais quelquefois comme forcé de me mettre à genoux pour adorer Dieu en étudiant la Théodicée, et en lisant Fénelon. En revoyant mes cahiers de philosophie, je découvre que jusqu'à la fin j'ai énormément travaillé. »

Il se donnait aussi avec toute l'ardeur de son âme à la piété, à l'amour de Dieu : « La grâce de Dieu, dit-il, s'empara de moi puissamment. L'Esprit-Saint me fit une grande grâce : l'esprit de prière ! Ce fut une immense et décisive faveur. L'attention à la prière était pour moi

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