‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 34 sur 326 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

comme une pensée fixe. La vie surnaturelle s'établit dès lors en moi dans une certaine solidité qui a pu souffrir depuis bien des affaiblissements, mais qui ne s'est guère démentie gravement, je le crois. J'éprouvais des transports de ferveur en disant le chapelet à la salle des exercices, et pendant l'oraison ; j'étais prêt à tout fouler aux pieds; à me livrer à la mort. J'aimais à faire la visite au saint Sacrement dans cette douce chapelle de Lorette; j'éprouvais un grand bonheur à m'approcher du tabernacle; j'aimais ardemment Notre-Seigneur. Je me souviens avec quel enthousiasme je chantais le Deus misereatur nostri, et le Rorate Cœli desuper, en demandant à Dieu de saints prêtres : quelle ardente prière! J'écrivais à M. Borderies que je ne pouvais me trouver auprès d'un diacre sans éprouver une émotion profonde en pensant qu'il allait être prêtre. »

Il n'en demeurait pas moins toujours très sensible aux joies de l'amitié. Il y avait là une élite déjeunes gens bien capables de l'attirer, qui y formaient un monde à part, d'esprit, de cœur, de bonnes manières, de piété. <r La piété, dit-il, était mêlée à ces affections de tendresse humaine. Ces amitiés étaient soumises au bien, et me faisaient du bien. Nous causions philosophie, de Bossuet, de Fénelon. Je combattais, modérais, sanctifiais cette tendresse de cœur. Cette vive jeunesse se passait saintement.»

Une certaine poésie de l'àme au sortir des éludes littéraires s'y mêlait aussi, surtout quand l'hiver, avec ses « tristes récréations du soir », eut fait place au printemps. Ce parc d'Issy devenait alors aussi riant et gracieux que la vieille maison était elle-même peu plaisante. « J'aimais, dit-il, les endroits pittoresques, les allées solitaires; j'ai toujours eu un goût pour la fraîche et humide nature : promenades pieuses et mélancoliques à travers le parc, primevères, parfum délicat, sentier moussu et ombragé I au-dessous de la Quarantaine *, coins sauvages et déserts, ! me plaisaient. »

Il reçut cette année-là même la tonsure ; et ce lui fut

1. On appelle ainsi à Issy une allée plantée de quarante tilleuls.

une grande joie. Il désirait cette faveur, mais n'osait en parler, se croyant indigne. M. Gosselin, son directeur, prit l'initiative: M, Borderies l'encouragea. Le duc de Rohan, diacre alors et attendant l'ordination de la prêtrise, lui Ht parvenir la veille une affectueuse et pieuse lettre :

i Vous allez donc, mon cher ami, faire votre premier pas vers le saint autel, l'autel du Dieu qui veut remplir de joie votre jeunesse. 0 mon cher Félix, tressaillez donc de honneur et d'amour pour le Dieu qui vous traite avec tant de miséricorde. Dans quelques heures il va se faire la portion de votre héritage... Sa maison sera votre asile, ses autels vos délices et votre repos. Heureux ceux qui y font leur séjour, Seigneur : Beati qui habitant in domo tua\ Domine ! 0 mon cher Félix, la belle, l'heureuse, la sublime vocation! 0 les délicieux tabernacles que ceux du Seigneur! Ecriez-vous donc avec le roi-prophète : Vos autels, oui, Seigneur, vos autels! Vous les voyez de loin, mon cher ami : pour moi, j'en ai franchi déjà les premiers degrés: un seul me reste à franchir pour me trouver face a face avec mon Dieu. Oh! que n'ai-je des mondes à lui apporter en sacrifice, à déposer au pied de son autel en ce beau jour !...

» Allons, cher enfant, courage, générosité. C'est pour le coup que je puis finir cette lettre en vous répétant : Devenez un saint, >

La seconde année d'Issy fut une année très laborieuse et très féconde de toutes manières : un grand épanouissement de son ame, de son intelligence, de son cœur. La retraite du commencement de l'année, la meilleure qu'il eût encore faite, le mit c dans un vrai enthousiasme de pieté», Les grandes vérités religieuses, qui avaient été chez lui jusqu'ici plutôt à l'état de foi et de sentiment que de conviction réfléchie, ouvert et mûri qu'il était maintenant par la philosophie, le saisirent comme elles ne l'avaient jamais fait, a Je venais, dit-il, de faire ma philosophie; j'avais l'esprit aiguisé, fortifié, et l'amour de Dieu dans le cœur : tout se réunissait. J'entrai dans tout cela avec une

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