CHAPITRE III
coûtés durant tant d'années si pénibles. Pourquoi faut-il que j'attende si longtemps avant de pouvoir te rendre heureuse à mon tour? J'aimerais tant à vivre avec toi, auprès de toi. »
« Issy, ce 26 juillet 1822. Bien bonne et bien-aimée mère, je suis bien loin de toi pour te souhaiter ta fête : deux lieues! 11 n'y a pas moyen de nous embrasser: mais je puis bien du moins te souhaiter de loin une petite fête toute de cœur. Aujourd'hui, jour de la Sainte-Anne, j'ai pensé à toi toute la journée, et j'ai bien prié pour toi... Il me semble que Dieu doit écouter un fils faisant des vœux pour sa mère. »
Un jour qu'elle lui avait fait un petit reproche, il lui répond ainsi : « 11 y a quelque chose dans ta lettre qui me fait un peu de peine, c'est ceci : Permets-moi de te dire que tu ne comptes pas avec toi-même. Oh ! ma bonne mère, que je te permette !... moi ; non, jamais ! tu es ma mère, et toujours tu m'aimeras assez pour me dire tout ce que tu voudras quand tu croiras que j'en ai besoin, i
Elle était alors gouvernante d'un petit enfant, chez une famille Michaud, rue ÎVeuve-Saint-Augustin; le jeune philosophe échange avec elle, sur l'éducation, des idées où l'on voit déjà poindre le futur maître de la jeunesse :
« Issy, 2 mars 1822. Ton petit Alfred m'a donné l'idée d'établir entre nous une correspondance, où je gagnerai en recevant tes avis, tes vues, tes pensées, sur un objet bien important, sur l'éducation de la jeunesse, et où tu ne perdras pas en recevant les bonnes choses que je t'enverrai après les avoir puisées dans les plus sages auteurs... Je commence; tiens, voici quelques pensées...»
Suit la longue et curieuse exposition de ses théories, où déjà l'auteur du beau livre De l'Éducation pourrait se pressentir.
Pendant sa première année de théologie, elle quitta la famille Michaud pour venir habiter chez d'excellentes dames qui demeuraient à Gentilly; il lui écrit :
« Bonne mère, es-tu bien à Gentilly, dans ta belle maison et ton beau jardin, que je voudrais bien voir?... Cela
me fait plaisir de voir qu'on t'aime partout. Je suis fier de t'avoir pour mère, et plus encore j'en suis heureux... Bonne mère, je t'aime, je pense à toi dans mon travail; je dis: c'est pour Dieu et pour ma mère... Adieu, bonne mère, je vais aller à la messe de minuit; je prierai pour toi ce Dieu nouveau-né, qui eut une mère aussi et l'aimait bien tendrement. Ton tendre fils. »
Ainsi donc, sa vocation; Dieu, et dans un lointain qui se rapproche tous les jours, les âmes à éclairer, convertir, sauver; pour y arriver, ses belles et sérieuses études; et puis, ses amis, sa mère: il n'a pas d'autres pensées. Voilà sa pure et pieuse jeunesse; ainsi l'Eglise élève ses futurs ministres ; ainsi est formé, et par les mêmes mains aujourd'hui encore, par ces prêtres à jamais vénérables de Saint-Sulpice, ou d'autres qui leur ressemblent, ce clergé français qui honore au loin et partout l'Eglise et la France.
Mais ne pouvant, comme nous l'avons déjà dit, passer ses vacances chez sa mère, pendant ces trois mois-là que devenait-il? La Providence continuait à y pourvoir. Celles de sa philosophie se passèrent tout entières à la Roche- Guyon, sauf quelques apparitions à Courcelles. Ce fut pendant ces vacances-là qu'il vit arriver d'Angleterre, chez M. le duc de Rohan, « en landau, pantalon blanc et bottes vernies ». M. le marquis d'Hericourt, et il apprit que dans quelques semaines, il l'aurait pour condisciple. Comme tous ceux qui le voyaient de près, le futur évèqued'Autun, marquis d'Hericourt, éprouva pour lui la plus vive affection, si bien qu'aux vacances suivantes, celles qui précédèrent son entrée à Saint-Sulpice, il voulut l'avoir aussi à son château de Vaux. « Je suis, écrivait-il à sa mère, invité dans quatre endroits. M. le marquis d'Hericourt m'a très instamment pressé d'aller dans son château de Vaux; puis j'ai Courcelles, puis la Roche-Guyon, puis quelques campagnes de M. Borderies : tu vois, bonne mère, que je ne suis pas en peine; mais que j'aimerais bien mieux que ces grands châteaux une toute petite campagne où tu serais avec moi. où je te rendrais heureuse ! i