‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 37 sur 326 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Le duc, qui l'aimait de plus en plus, lui ménagea pendant ces vacances-là un agréable et utile voyage à Saint- Acheul, où déjà il l'avait fait connaître. En effet, grand ami de Saint-Acheul, l'abbé duc de Rohan y était aile l'année précédente pour la fête de Saint-Stanislas, et il avait apporté avec lui des vers latins que son jeune ami avait composés, à l'adresse de Saint-Acheul, précisément : un hymne à Saint-Stanislas; les professeurs de Saint- Acheul avaient beaucoup goûté cette poésie. C'est pourquoi il eut la pensée, cette année-ci, d'y faire venir le jeune poète. L'abbé Dupanloup y alla donc avec une grande joie, et y vit les fêtes classiques de la fin de l'année; il interrogea même remarquablement quelques élèves, eut de longues conversations litléraireset philosophiquesavecleP. Martin, et prit les Jésuites, dont il devait être toute sa vie Je défenseur, « en grande admiration ». Mais M. Borderies l'avait prémuni contre un enthousiasme facile à prévoir. (( Prenez garde, lui avait-il dit; vous êtes juste ce qu'il leur faut. Moi aussi j'ai voulu me faire jésuite. Ce n'est pas votre affaire. » M. Borderies aimait le diocèse de Paris et aurait voulu y attacher tous les bons sujets. »

Ce fut aussi cette année-là, ou peut-être l'année suivante, qu'il se rencontra chez M. le duc de Rohan avec Lamartine, jeune encore et déjà célèbre. L'auteur des Harmonies venait en effet à la Roche-Guvon. C'est là qu'il écrivit cette belle poésie, connue de tout le monde, lu Semaine sainte à la Roche-Guyon :

Ici viennent mourir tous les vains bruits du monde, Nautonniers sans étoile, abordez, c'est le port !

Le jeune théologien fut obligé de se défendre contre son enthousiasme. Son amour des grands classiques le préserva de l'entraînement, mais non pas d'une vive admiration dont, il est vrai, il revint un peu dans la suite, après les écarts du poète, et voici de celte admiration de jeunesse un témoignage assez curieux. Le poète un soir donna une fête littéraire aux hôtes de M. l'abbé de Rohan : il leur lut une tragédie inédite ; cette tragédie enleva tous les suffrages comme poésie, mais non pas comme pièce dramatique :

on jugea que l'action eu était trop faible pour le théâtre ; et aussitôt, Lamartine, déchirant superbement le manuscrit, le jeta dans le foyer. Le jeune abbé remarqua que le manuscrit n'avait pas brûlé, et, quand chacun se fut retiré, lui, rentrant discrètement au salon, retira les pages lacérées et passa la nuit à les reconstituer : le lendemain matin, il avait en sa possession, copiée de sa main, la tragédie tout entière. Il avait donc ainsi sauvé une tragédie de Lamartine. Il la garda dans ses papiers toute sa vie, décidé cependant à la rendre un jour aux lettres françaises. C'est ce qu'il se plut a raconter, pendant son dernier séjour à Hyeres, à M. de Pontmartin. L'évêque mort, M. de Pontmartin et la nièce de M. de Lamartine, sa fille adoptive, nous demandèrent cette tragédie ; on savait, en effet, par un mot d'une lettre de Lamartine, que le poète avait composé une tragédie qui ne se retrouve pas dans ses œuvres. Xous recherchâmes avidement le précieux manuscrit, et ayant été assez heureux pour le retrouver, nous nous empressâmes de prévenir de notre bonne fortune la nièce de M. de Lamartine. Mais qu'apprimes-nous alors? C'est que la tragédie perdue avait pour titre César; tandis que celle que nous retrouvions était la tragédie de Saiil, dont on ne connut, en effet, pendant bien longtemps, que quelques fragments lyriques ; mais M. de Lamartine, quand il jetait si tierement au feu cette tragédie, savait qu'il en avait une copie, et dans la dernière édition complète de ses œuvres, dite édition des souscripteurs, il l'avait insérée, ou plutôt enfouie.

Mais comment oublier, dans ce tableau de ses années d;Issy, l'épisode quia donné la plus grande commotion peut-être a son âme, et que son éloquence a immortalisé? Un jour donc, un bruit se répand qui agile et émeut ces jeunes élevés du séminaire dlssy : tout près, à la Solitude, noviciat des Sulpiciens, est entré, foulant aux pieds les plus brillantes espérances mondaines, unjeunemagistrat, déjà célèbre, et qui aurait pu aspirer à tout, M. Gustave- Xavier de Piavignan : « Je m'en souviens encore, a dit l'évêque d'Orléans, j'étais jeune alors, j'avais vingt ans, je venais de me dévouer au Seigneur ; mais dans mon dévoue-

Page 1