CHAPITRE III
ment, je n'avais rien quitté que moi-même : c'était peu de chose. Mais lorsque je vis arriver dans le séminaire que j'habitais, ce jeune magistrat, si grave, si doux et si ferme, lorsque je vis cette généreuse démarche, je me sentis saisi et invinciblement attiré. » Et le lendemain... Mais citons le récit qu'il en a fait lui-même: « C'était un dimanche; à l'heure de notre récréation, nous vîmes arriver de Paris déjeunes magistrats, des jurisconsultes, des avocats déjà célèbres; ils venaient réclamer, reprendre celui qu'ils croyaient avoir perdu. Tout à coup il apparut au bout d'un petit escalier, que je vois encore, au penchant de la colline, dans cette charmante Solitude d'Issy, et, les saluant de loin avec un sourire céleste, il leur dit : « Eh bien ! je vous ai donc plantés là, c'est fini ! » C'était tout dire dans cette aimable et vive énergie du plus familier langage. Et quelques jours après, j'entendis une autre parole... Un saint prêtre, illustre alors par l'éloquence, par la vertu, par les plus grandes œuvres... l'évèque d'Hermopolis, venait se recueillir dans notre sainte retraite et s'y préparer à la consécration épiscopale. Il avait été dans le monde le père et le guide de M. de Ravignan : le jour même de son sacre, il le consacra au Seigneur et mil sur sa tête la couronne des clercs. J'étais présent, j'entendis ses nobles paroles; tous les cœurs étaient attendris ; puis, la cérémonie achevée, ces deux grands hommes se promenaient avec nous sous les ombrages de notre solitude; tout à coup le pieux évèque, nous montrant le jeune abhé de Ravignan, qui marchait à quelque distance, nous dit d'une voix émue, et, levant vers le ciel un regard où nous vîmes briller une larme : « Oh ! mes amis, s'il y a une Providence, le royaume des cieux lui appartient. » Ceci se passait au mois de juin 1822. Quelque temps après, en octobre, M. de Ravignan quittait Issy pour se rendre à Montrouge au noviciat des Jésuites. L'abbé Dupanloup ne fit donc alors que l'entrevoir, mais il fut, comme il le dit, « invinciblement saisi et attiré». Plus tard, après avoir suivi l'un et l'autre des voies bien différentes, ils se rencontreront dans le service de l'Eglise et les labeurs de l'apostolat, et rapprochés, unis par la plus tendre amitié
et une étonnante similitude d'àme et de vertus, ils combattront avec un égal zèle et une égale éloquence les mêmes combats.
Ce fut à la fin de l'année suivante, 1823, qu'un jour, l'abbé Dupanloup se trouvant chez M. Borderies, celui-ci lui présenta « un jeune avocat, fin, délié, élégant », qui devait bientôt aussi entrer au séminaire : c'était Lacordaire. Mais quoiqu'il ait été condisciple pendant deux années de Lacordaire, et qu'il ait éprouvé pour le futur dominicain le plus vif attrait, il n'aura jamais avec lui l'intimité qu'il eut si grande avec le futur jésuite. Tout, entre le P. delîavignan et lui était, nous venons de le dire, dans une complète harmonie : tandis que certains dissentiments d'idées commencèrent, des Saint-Sulpice même, avec Lacordaire, enfant du siècle, à peine échappé à ses doutes, et tout plein encore de ses libérales aspirations. Ainsi, aux vacances qui suivirent l'entrée du jeune avocat à Saint-Sulpice, l'abbé Dupanloup alla tout exprès à la Genette, près Versailles, pour l'y rencontrer; ils discutèrent trois heures durant. Le système philosophique de M. de La Mennais surtout fit les frais de cette discussion. L'abbé Dupanloup aura plus tard, dans une confraternité d'armes cependant presque constante, d'autres dissentiments avec Lacordaire, «avec son esprit ; jamais avec sou àme ».
Et maintenant, suivons-le à Saint-Sulpice.