CHAPITRE IV
Toutefois, le plus grand souvenir de cette seconde année lut encore le catéchisme de semaine, dont il craignait et désirait à la fois d'être le chef : il le fut, « et ce fut là, dit-il, une bien grande affaire pour l'avenir de tout mon ministère, certainement le plus profond bienfait de mon éducation à Saint-Sulpice, et pour toute ma vie sacerdotale une dernière et puissante révélation». Tant qu'il n'avait été qu'en second dans l'œuvre des catéchismes, il n'en avait connu que le travail heureux et les joies ; mais, chef, il allait en connaître les peines. « Acceptant, dit-il, le poids de la responsabilité, je devais être initié à la plus haute leçon du saint ministère, et connaître la douleur. En un mot, la couronne d'épines commença à être mise sur mon front pour n'en plus tomber. » Il écrivait cela en 1854, au plus fort des labeurs de son épiscopat,et le publiait en 18(34, au plus fort de ses luttes pour le Saint-Père. Tel était déjà son esprit sacerdotal et pastoral. «Je ne trouvais jamais, dit-il, que ce que nous faisions fut assez bien. » Il voulait à tout prix convertir ces chers enfants, et était malheureux, inconsolable, si quelques-uns lui échappaient. « Une mère, disait-il avec saint Bernard, se console-t-elle de la mort de son enfant, parce qu'elle n'a rien épargné pour sa guérison? » « Et la grâce de Dieu, ajoute-t-il, dans cet incomparable ministère était telle, qu'en disant ces paroles j'étais, avec mon cœur de vingt-deux ans, ému comme l'est une mère; j'avais vraiment, ce semble, dans l'àme, pour eux, quelque chose du sentiment maternel.»
Avec de tels sentiments, cette éloquence d'âme que nous avons déjà notée obtenait des effets merveilleux. Ainsi, le dernier jour de la retraite, ce mercredi soir « délicieux », les enfants, réconciliés avec Dieu, étant tous dans ce rayonnement de bonheur qui le charmait tant, il leur indiqua à chanter les deux dernières strophes du cantique Hélas f quelle douleur f qui sont toutes à l'espérance et à la joie, tandis que les premières sont au repentir. Les enfants ne comprirent pas bien et entonnèrent le premier couplet : Hélas t quelle douleur I II les arrêta à l'instant : <r Non, non, mes enfants, leur dit-il, avec les paroles
mêmes du cantique, non, non, c'est une erreur. Ce n'est plus la douleur qui remplit en ce moment vos âmes, c'est la joie, puisque vous êtes réconciliés avec votre Sauveur, et que demain vous recevrez ce pain, des heureux, cette manne céleste. Xe parlez donc plus que de bonheur, et chantez ces délicieux couplets qui terminent votre cantique. » Emus et saisis, les enfants chantèrent avec une ardeur inexprimable.
Ainsi encore, quand dans la dernière séance, il leur fit ses adieux, « tout, dans la chapelle, était en larmes, les enfants, les parents eux-mêmes ». Et le signal du dépa t donné, les enfants restèrent immobiles à leur place: ii fallut même que M. l'abbé duc de Rohan, qui assistait à cette séance, emportât l'un d'eux, Albert de La Ferroi nays. Le lendemain, le catéchiste voulut revoir cett«> chapelle, la place, les bancs où ils avaient été, et resta là longtemps en prière, repassant tous les biens qu'il y avait lui-même reçus de Dieu ; et, comme il allait se retirer, il aperçut un enfant, qui était là aussi, immobile, les xeu< fixés sur le tabernacle. Après avoir attendu une demiheure que l'enfant eût fini, il sortit, et revint une heure après : l'enfant était toujours là; c'était le même Albert de La Ferronnays, près duquel nous le retrouverons encore à une heure suprême.
Telle était déjà la puissance de sa parole : et telle fut ce qu'il a appelé sa seconde expérience.
On pourrait croire que tant de soins donnés aux catéchismes devaient être un obstacle à ses études théologiques ; mais ses cahiers de théologie sont la pour attester que, grâce à sa puissance merveilleuse de travail, il savait tout mener de front1. D'un autre côté, quelle préparation que ces catéchismes ainsi faits, pour les grandes ordinations qu'il devait recevoir!
Aucune hésitation n'agitait son cœur. Et cependant, soit effet de ses fatigues de tête trop fréquentes, soit cet
1. Ils sont conservés, ainsi que ses cahiers de philosophie, au Grand Séminaire d'Orléans.