CHANTRE IV
me repose, me recueille et me console. Bonne mère, dans deux jours, tout sera fini pour moi, pour la vie entière, et pour l'éternité. Je serai attaché à Dieu, à son service ; dévoué à sa gloire et au salut des hommes par un serment solennel ; je ferai vers le saint autel un pas irrévocable, qui me séparera du monde et de ses joies trompeuses : tout sera fini.
» Je suis calme, gai même : bien qu'il y ait dans cette démarche quelque chose d'effrayant, je vois venir ce moment avec une joie véritable. J'espère, et c'est Dieu qui me donne cette douce et consolante espérance, que celui qui m'a appelé d'en haut à ce saint étal me donnera la force pour en remplir dignement les redoutables devoirs. Puisqu'il me veut pour son prêtre, il me fera lui-même un saint piètre. Prie pour ton tils, bonne mère : Dieu écoutera certainement tes prières. »
11 ajoutait : « J'ai reçu hier du duc de Rouan la lettre la plus aimable, la plus touchante qu'il soit possible d'écrire. Elle a huit grandes pages : je ne puis te donner à ce sujet de plus grands détails : il m'envoie un crucifix d'argent, bénit par le Pape, en souvenir de mon sous-diaconat. »
L'abbé de Rohan, en effet, était à Home, mais de là sa sollicitude veillait toujours sur l'avenir sacerdotal de son jeune ami; voici quelques extraits de la longue lettre dont parle celui-ci, et que, par une aimable délicatesse, le duc avait pris soin de lui faire arriver truis jours avant son ordination, au moment où le pieux langage qu'il lui tenait devait le trouver le mieux prépare a l'entendre :
« 22 mai 1824. Nous approchons du grand moment, mon cher Félix : cette lettre vous trouvera peut-être déjà en retraite, vous préparant à vous lier irrévocablement au service des saints autels. Ah ! quel heureux moment! Non, je ne viens pas vous dire ici comme le pontife le dira a tous vos f ères d'ordination : Ileruni atque iterum cogitate; il y a longtemps que vous y pensez. Je ne viens donc que vous féliciter et me réjouir avec vous de la grâce ineffable que vous allez recevoir : la douce obliga-
lion, le glorieux privilège de remplir les fonctions des anges ! Oui, comme ces bienheureux esprits, vous assisterez à l'autel, vous y contemplerez les merveilles qui s'y opèrent; mais, plus heureux que les anges, vous aurez le droit de coopérer au sacrifice et l'espérance de l'offrir; vous adorerez comme eux votre commun maître ; mais bientôt vous serez debout au milieu d'eux, et ils seront prosternés devant celui que vous tiendrez entre vos mains, que vous présenterez à leurs adorations. 0 mon cher ami. réjouissez-vous donc ; chantez d'avance ces louanges ineffables de votre Dieu, qui vont devenir pour vous un devoir sacré de tous les jours: car vous allez être déjà constitué intermédiaire entre la terre et le ciel : c'est poulies fidèles, c'est pour elle-même, pour son exaltation, pour la gloire de son adorable fondateur, que l'Eglise vous confiera le soin de prier son divin époux1. Je regrette vivement, mon cher ami, de n'être pas témoin de votre bonheur. Je vous recommande chaque jour au saint autel, et j'espère au moins être de retour pour votre première messe. Je ne renoncerai pas à la consolation de vous y assister, Je vous envoie un crucifix bénit par le Pape : ce sera un souvenir de votre sous-diaconat. Adieu encore. Soyez saint! c'est bien le moment de vous répéter ces mots en vous embrassant de tout mon cœur. — Le duc de Rohan, prêtre. »
Ainsi comblé des grâces de Dieu et de l'affection des hommes, il reçut avec « une impression très grave et très douce y> le sous-diaconat. « Le Pontifical, ces belles expressions, si saintes, si graves, si pures », le ravissaient. M. Borderies lui avait donné un beau bréviaire. « Cela, dit-il, me fit grand plaisir. Ces choses sont bien bonnes avec les jeunes gens. » Il ressentit une « émotion » en lui disant qu'il réciterait toute sa vie sou bréviaire pour lui, pour sa mère et pour le duc de Rohan. Son ami l'abbé de Moligny était venu à Saint-Sulpice pour recevoir aussi le sous-diaconat : ils récitèrent leur « premier bréviaire, ensemble, dans le jardin ».
î. L'obligation du bréviaire.