CHAPITRE IV
Je ne lirai jamais précipitamment. C'est le moveii de ne pas digérer sa lecture. Dans toutes mes lectures, absolument toutes, de piété et de littérature, il faut viser à me nourrir, à convertir mes lectures en ma propre substance. Lire peu, et méditer beaucoup ce que j'aurai lu. »
Cependant, cette retraite, où il avait regardé de si près ses devoirs, n'avait pas éié sans lui laisser quelque trouble que, selon sa filiale coutume, il confia à M. Borderies; il en reçut sur-le-champ la lettre suivante :
« Octobre 1824. Mon cher enfant, ne faites pas tourner en occasion de trouble ce qui doit être pour vous un sujet de reconnaissance. Dieu vous dit avec une sorte de violence qu'il vous veut tout entier : il n'y a dans cette parole rien qui doive attrister votre àme. 11 est vrai qu'en ne songeant qu'à votre faiblesse vous devez trembler; mais vous avez un gage de son dessein sur vous dans la lumière si vive dont il vous éclaire. N'embrassez pas tout ce que Dieu peut vous demander d'un seul coup d'oeil ; c'est de quoi glacer l'àme de frayeur ; mais chaque jour soyez dans la résolution de vous oublier vous-même et de suivre, même pour ce renoncement, l'inspiration journalière de la grâce. Dites-lui dès à présent ce qu'il faudra lui dire toute la vie avec une sorte de présomption qui n'est pourtant qu'une juste confiance : Da quod jubés, et jubé quod vis. Votre lettre m'a fait plus de plaisir que de peine. Soyez à Dieu pour jamais, mon bien cher enfant. »
Cette lettre « si sage » dissipa comme un souffle tous les nuages, et il se prépara dès lors au diaconat « avec une grande joie et consolation ».
La théologie aussi « marchait ». Il travaillait « avec ardeur ». On le nomma maître de conférences. Bref, cette deuxième année de Saint-Sulpice, quatrième année de séminaire, année du diaconat, fut singulièrement heureuse, par l'ordination, les catéchismes et la théologie, où il était enfin entré « à pleines voiles ».
Mais l'année suivante (1825-1826), «j'éprouvai, dit-il, à la rentrée, des sentiments de grande frayeur intérieure». Le sacerdoce approchait ! Il en soulevait de plus près le
fardeau redoutable ; et l'impression profonde de son esprit et de son cœur était « très douloureuse ; au moins très sérieuse, très grave, très laborieuse ». Il n'avait d'ailleurs plus que quelques mois à passer au séminaire, du mois d'octobre à Noël, et se sentait fort triste de quitter Saint-Sulpice. Il éprouvait cependant « de vraies consolations », et trouvait de vives et douces lumières dans la lecture du Nouveau Testament. « Les discours de Notre-Seigneur dans saint Jean, les épitres à Tite et à Timothée, je n'ai, dit-il, rien goûté avec plus de grâce. Ce fut ma préparation immédiate. Je lisais en me promenant au fond de ce jardin. »
Cette année-là, une véritable épreuve pour lui fut une démarche de M. Gallard, curé de la Madeleine, à son endroit. M. Gallard était de cette école de catéchistes qui avait surgi à Saint-Sulpice au commencement du siècle, sous l'impulsion de M. l'abbé Frayssinous : curé d'une des plus grandes paroisses de Paris, et des plus mondaines, il mettait tout son zèle à y fonder cette œuvre des catéchismes, pour laquelle déjà sou prédécesseur avait fait beaucoup, et qui était le plus sur moyen, à ses yeux, de ramener la pieté dans ces riches familles. Or la réputation du jeune abbé Dupanloup comme catéchiste ayant déjà franchi l'enceinte du séminaire, le curé de la Madeleine voulut voir si cette réputation était justifiée, et il vint un jour l'entendre ; et après l'avoir entendu, sa résolution fut prise de se donner un tel auxiliaire ; et pour être plus sur de l'obtenir, il n'attendit pas qu'il fût ordonné prêtre ; il le réclama sur-le-champ avec les plus vives instances pour son catéchisme de Persévérance. Ce choix exceptionnel ne fit que l'attrister : la mondanité de cette paroisse l'effrayait ; de même, à Courcelles, ce fut un cri, quand il fit part de cette demande, pour qu'il n'acceptât pas; mais M. Borderies fut d'un avis contraire, et comme toujours, il fut obéi.
Ce fut quelques jours avant Noël, le 18 décembre 1825, que l'abbe Dupanloup reçut le sacerdoce. Dans la retraite préparatoire, la frayeur l'agita encore. « C'est si grave, écrivait-il à sa mère, si élevé, si fort au-dessus d'un jeune