‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 47 sur 326 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

homme de vingt-quatre ans, que j'en suis plus effrayé que consolé. M. Borderies m'a pourtant dit, et je le sens, que si les sentiments de crainte, bien naturels quand on connaît sa faiblesse véritable et sa trop réelle indignité, étaient bons, toutefois ils ne devaient pas bannir de mon cœur tout sentiment de confiance en la force du Dieu qui m'appelle à être son ministre, et de reconnaissance pour ses bontés. »

Le Pontifical expliqué avec beaucoup d'onction par M. Garnier, acheva de relever son àme dans la confiance. Il se plongea avec ravissement dans la méditation de ces grandes paroles qui indiquent si bien la dignité et la mission du sacerdoce : Omis ministerii .'...

Quand le moment approcha, il ne voulut rien ni personne entre lui et Dieu ! c Ma chère mère, écrivit-il, je ne veux être distrait pour ma première messe par aucun embarras d'aucun genre : je serai à la lettre trop honteux d'être prêtre pour en pouvoir faire les honneurs ; tu me feras donc un véritable plaisir de te charger seule de toutes les mesures de politesse essentielle qu'il y aura à faire. Tu préviendras qui tu jugeras convenable : je le verrai avec plaisir, parce que cela t'en fera. Mais, pour moi, vois-tu, il n'y a qu'une personne que je désire à ma première messe, et c'est ma mère : qui que ce soit au monde, je l'espère, ne viendra ce jour-là détourner mes pensées de celui qui aura bien voulu descendre du ciel à ma parole et se confier à mes mains indignes : seulement ma mère se mêlera à toutes mes pensées.

» Je ne verrai donc personne, ni le jour de mon ordination, ni le lendemain ; je désire même ne point te voir, ou du moins point te parler. Les émotions vives me tuent ; je n y tiens plus ; alors ce sont des scènes : je veux éviter cela... M. le duc de Rohan m'assistera : il y a huit ans que cela est convenu. »

L'ordination eut lieu à la grande salle de l'archevêché. Ce fut M9r de Quelen qui la fit. Au moment de l'onction des mains, le nouveau prêtre fondit en larmes. Comme aussi, lorsque ses confrères, selon le touchant usage de Saint-Su Ipice, vinrent, après la cérémonie, lui baiser les

mains, et surtout lorsque le pieux duc de Rohan, le prenant à part, lui demanda aussi de le bénir.

Ce lut à l'église de ce couvent des Carmes, arrosé du sang de nos martyrs pendant la grande Révolution, qu'il voulut célébrer sa première messe : là, M?r de Quelen avait été consacré évèque ; la, M. Borderies, au retour de son émigration, s'était hâte de venir baiser les dalles teintes de ce sang généreux : et chaque année il y faisait un pèlerinage : les mêmes sentiments déterminèrent le fils chéri de ces hommes de Dieu à choisir cette église. Les deux anges de sa jeunesse, M. le duc de Rohan et M. Borderies, l'assistèrent. Tout Courcelles y était; plusieurs aussi de ses amis, l'abbé de Moligny, l'abbé Dupuch, l'abbé Darcimoles, et aussi Michelle et Ch. Maury. Son visage resplendissait. A la communion, Maury, Micbelle surtout1, qui avait quitté le séminaire, étaient en larmes ; son émotion à lui-même fut telle que M. Borderies fut obligé de lui tenir la main.

On l'attendait le soir au catéchisme avec une joie indicible, a Ce fut, nous écrit un des témoins de cette scène, quelque chose de céleste. Ses yeux brillaient à travers ses larmes; l'accent de sa voix trahissait la plus vive émotion; il fit chanter aux enfants son cher cantique : Qu'Us sont aimés! « Chantez-le pour moi, nous dit-il, mes enfants! » Puis il le paraphrasa avec de tels cris d'àme, que nous pleurions toutes avec lui. Ce souvenir est reste pour moi inoubliable.»

1. C'est celui qui devint plus tard directeur de l'école normale dt Paris.

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