‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 6 sur 326 · XXVI LETTRES · texte numérisé non relu

XXVI LETTRES

les évèques, les prêtres- les soldats, les magistrats, les citoyens qui la servent, la défendent et l'honorent aujourd'hui. Nous pouvons dire d'elle : Justificata in semetipsa.

Là-dessus je me permettrai deux critiques fort légères. Vous avez quelques pages à abréger en racontant l'opposition violente que souleva la loi dans une partie de la presse catholique. Jetons le voile du silence et du pardon sur les erreurs du temps. 11 y a aussi un mot à retrancher à. la lin des admirables chapitres que vous avez consacrés à ces longs débats. Je ne dirai pas avec vous : « Elle n'est plus, cette loi ! » Nous n'en jouissons plus, il est vrai, telle que nous l'avait faite la politique conciliante qui prévalait en 1850. Mais on aura beau la torturer, la défigurer; on aura beau nous charger de chaînes pour nous renfermer dans un cercle chaque jour plus étroit; nos collèges sont debout, notre clientèle se soutient, nous satisferons à toutes les exigences, nous continuerons à marquer du sceau de la religion, de la vérité et de la liberté, les jeunes générations qu'il nous sera donné d'élever encore. Les législateurs du jour peuvent effrayer les faibles et les politiques. Ils ne pourront rien sur les maîtres qui ont accepté la charge glorieuse d'appliquer la loi de 1850, ni sur les élèves qui en ont recueilli le bénéfice. La devise de Montalembert sera la nôtre : Ne espoir, ne peur.

Après le vote de la loi de 1850, Msr Dupanloup, à peine élevé sur le siège d'Orléans, disait son Nunc dimlttis. Le ciel, heureusement, ne l'a pas exaucé. Il a vécu trente ans encore, demeurant sous la mitre l'avocat le plus écouté de toutes les grandes causes, plaidant pour le Pape humilié et appauvri, pour l'Irlande affamée, pour la Pologne en deuil, pour la France vaincue. L'évêque était encore plus zélé, plus éloquent, plus influent que le prêtre. C'est la première moitié de sa vie épiscopale que vous nous racontez dans votre second volume, et vous nous faites souhaiter la troisième avec une légitime impatience. Le détail des œuvres qu'il a accomplies dans son diocèse pendant les quinze premières années est profondément édifiant. A le voir si occupé au dehors, qui pourrait le croire si attentif au dedans? Ses catéchismes, ses prédications, ses retraites d'hommes, les soins qu'il prodigue à son petit séminaire dont il fait un modèle, les maisons d'éducation qu'il fonde, les règlements d'administration qu'il donne tant pour la conduite des paroisses que pour le gouvernement du clergé, ses synodes et ses statuts, le recrutement des prêtres, la restauration de sa cathédrale, les fêtes de Jeanne d'Arc qu'il célèbre avec tant de pompe et d'éloquence, la construction ou l'agrandissement des églises et des presby-

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tores, des communautés religieuses qu'il institue ou qu'il développe, vous ont fourni la matière de dix chapitres, qui sont non seulement pleins d'intérêt pour le diocèse d'Orléans, mais encore d une lecture très instructive pour tous les autres diocèses de France. On y apprend ce qu'on peut faire des hommes, et quelles ressources on trouve dans un diocèse bien administré pour la conduite des paroisses. Les hommes capables dont s'entoura Msr Dupanloup rendaient sa tâche plus facile; mais, outre le mérite qu'il avait de les discerner et de les mettre à leur place, il eut encore celui de garder les rênes du gouvernement, et de demeurer, au milieu des yeux qui voient et des hras qui agissent, la pensée unique, vivante, persévérante, d'une grande et féconde administration.

Ce n'est là cependant qu'une page d'une si belle vie. Orléans, qui possédait son cœur tout entier, avait à peine la moitié des préoccupations de son esprit et des travaux de sa plume. On le trouve partout; et, tantôt en forçant le respect des uns, tantôt en commandant aux autres l'admiration, il semble entraîner les âmes dans les grands desseins qu'il conçoit pour l'éducation de la jeunesse, le service du Saint-Siège, l'honneur de la France, la gloire de l'Eglise.

Ceux qui ont cherché dans Févèque d'Orléans un homme politique n'ont compris ni l'indépendance de son caractère, ni l'étendue de son esprit, ni la magnanimité de sou cœur, i Ni sous la monarchie de Juillet, ni sous la République, ni sous l'Empire, et moins que jamais quand il fut devenu évèijue, il ne fut ni un homme d'opposition, ni un homme de parti. Ce n'était pas là, comme vous le dites si bien, indifférence ou scepticisme, mais sagesse et nécessité. L'Eglise subit les gouvernements qu'amènent les conflits des hommes, mais elle ne descend pas dans l'arène. Elle poursuit sur la scène mobile du monde son œuvre éternelle, l'œuvre des âmes. Elle n'est ni factieuse, ni ingrate, mais il importe qu'elle reste digne. »

Tel fut l'évêque d'Orléans en face du coup d'Etat du -2 décembre ; il se tut, il pria, il attendit. .Mais, quand la souveraineté pontificale est en péril, avant même qu'on ait signé le traité de Zurich, qui demeura lettre morte, quand l'opinion publique est encore incertaine, dès le 30 septembre 1859, il commence à revendiquer les droits du Saint-Siège et à protester devant Dieu et devant les hommes contre ces fameuses victoires dont la vertu n'était pas assez indignée. Il dit hautement : « Que ma protestation trouve ou non de l'écho, je remplis un devoir. »

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Comme il Ta rempli, ce devoir sacré, à l'apparition du mystérieux écrit: le Pape et le Congres! Vous étiez là, mon cher ami, son secrétaire et son confident ; vous racontez avec une émotion qui gagne vos lecteurs comment le prélat répond à la brochure dans vingt-quatre heures, fatiguant à la fois deux imprimeries dans la nuit même, donnant à l'une le commencement de sa réponse, à l'autre la lin, mêlant l'éclair à la foudre d'un bout à l'autre de cette improvisation, laissant les ennemis de l'Eglise comme frappés d'un coup mortel sous la soudaineté de la réponse, et gravant dans toutes les mémoires du temps les derniers mots qui pourraient servir d'épilaphe à toute la politique impériale vis-à-vis du Saint-Siège»: Un n'écrit pas de telles pages sans dire son nom ; on n'essaye pas de telles entreprises sans lever son masque. Il faut un visage ici. il faut des yeux dont on puisse reconnaître le regard, un homme enlin à qui l'on puisse demander compte de ses paroles, j»

Quand la lutte semble s'apaiser, l'évèque d'Orléans ne se donne ni relâche ni répit. 11 organise le denier de Saint-Pierre, aide au recrutement de l'armée pontificale, il défend la Société de Saint-Vincent de Paul, il préconise par un grand ouvrage la charité et ses œuvres, il domine au congrès de Matines par sa parole, il figure au premier rang parmi les évoques convoqués à Rome pour la canonisation des martyrs du Japon. Là il rédige avec le cardinal Wiseman l'adresse de l'épiscopat à Pie IX, et,, après y avoir affirmé la nécessité du pouvoir temporel, il y interprète les sentiments de tous ses collègues en s'écriant: i Nous sommes venus libres vers le pontife-roi qui est libre lui-même, Pasteurs dévoués aux intérêts de l'Eglise, citoyens dévoués aux intérêts de la patrie, nous ne manquons ni à nos devoirs de pasteurs, ni à nos devoirs de citoyens, d

Ce qu'il a fait pour le pouvoir temporel, il le fera pour le pouvoir spirituel avec le même cœur, la même verve, le même succès. A l'apparition de l'encyclique Quanta cura et du Syllabus, l'épiscopat fut unanime pour s'incliner devant la parole descendue de ces hauteurs où l'on ne peut ni se tromper ni nous tromper. Tandis que le cardinal Mathieu et l'évèque de Moulins lisent l'encyclique dans leur cathédrale, l'évèque d'Orléans s'applique à la justifier. C'est l'objet du dernier chapitre de votre second volume. Sa plume, comme un glaive à deux tranchants, prenant l'offensive contre la convention du 15 septembre, et la défensive en faveur de l'encyclique du 8 décembre, met en pièces la convention et fait à l'encyclique un rempart inattendu. Six cent trente évèques applaudirent l'évèque d'Orléans ; Pie ÎX

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le remercia et le combla d'éloges, c Vous serez, lui écrivit-il, j'en suis sûr, un interprète d'autant plus fidèle du Syllabus et de l'encyclique que vous en avez été un plus éloquent venge ur. »

C'est sur ce témoignage pontifical que se termine le second volume de votre ouvrage. Msr Dupanloup est au comble de l'influence et de la gloire. Il lui reste quinze ans à vivre et, comme vous le dites si bien, il ajoutera encore à ses services, mais non à sa renommée.

L'impression qui résulte de toute cette lecture n'échappera à personne. Dans les fonctions les plus hautes comme dans les plus humbles, auprès des enfants du catéchisme comme auprès du prince de Talleyrand, en défendant le Pape et en conseillant les princes, prêtre, évêque, orateur, académicien, polémiste, Al-' Uupanloup est toujours le même. 11 se met à la recherche îles âmes avec le même zèle et le même tact, cherchant non ce qui divise, mais ce qui rapproche, parlant la langue du temps à ceux qui ne sauraient en entendre une autre, allant chercher au fond des âmes la corde encore sensible, l'étincelle qui brille encore, l'endroit par où l'homme, le faible roseau, lient encore à la vérité, à la vertu, à l'honneur. Cet endroit, il le découvre, il s'y établit, et par là il remue tout le cœur humain : Lacordaire et lîavignau n'avaient pas d'autres procédés. On consentit à les entendre, l'un parce qu'il faisait sonner dans ses discours la parole de son siècle, l'autre parce qu'il en avait le ton, l'air distingué, les nobles manières. Ainsi tut écouté, applaudi, suivi M?1' Dupanloup. 11 ne sacrifia pas un dogme ; il ne livra pas un seul des remparts derrière lesquels s'abrite l'Eglise ; mais il les défendit avec sa bravoure personnelle et son génie particulier, ïurenne ne ressemblait point à Condé. Lequel des deux a fait plus d'honneur au siècle de Louis XIV? L'évoque d'Orléans n'était pas l'évêque de Poitiers. Au lieu de les opposer l'un à l'autre, ilisons ce qu'ils ont fait de bien l'un et l'autre : cela vaudra mieux.

C'est dans ces sentiments d'équité et d'admiration que la postérité reconnaissante fera à M-1 Dupanloup une grande place au milieu de son siècle. On ne l'appellera pas, comme l'a fait un critique, un homme qui passe, à moins qu'on ne lui applique le mot de l'Ecriture : Pertransiit benefaciendo. 11 a passé en faisant le bien, A ce compte, les plus grands saints et les plus beaux génies n'ont fait que passer à la suite du divin maître à qui s'applique le texte sacré; M-1 Dupanloup a passé, mais le bien qu'il a fait reste après lui, mais l'ouvrage par lequel vous

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le faites si bien connaître restera lui-même, et il était temps de le publier pour nous servir de consolation et d'exemple.

Ce que j'ai éprouvé en vous lisant de vraies jouissances, ce que j'ai senti d'espérances catholiques et françaises, je ne saurais l'exprimer assez. Les trois grandes choses que M-1' Dupanloup a défendues, la religion, la France, la liberté, sont aujourd'hui comme trois grandes images voilées et couvertes de notre douleur comme d'un nuage. 11 me semblait les voir se découvrir et s'animer au récit de la vie de notre héros. Elles prenaient une voix pour nous dire avec Virgile, qui était si familier à l'évèque d'Orléans :

Durate, et vos met rébus servate secunùis.

Que les jeunes gens, que le jeune clergé surtout apprennent par la lecture de votre livre ce qu'il faut mettre au service de l'Eglise de travail, de zèle, de veilles, de vertus; comment on combat, comment on se relève et comment on triomphe, avec quel magnifique mépris il faut traiter l'argent, les vanités du monde, les aises de la vie, mais quelle immense pitié, quel profond amour il faut avoir de ses semblables, même les plus égarés, pour obtenir la conversion d'un ïalleyrand, gagner un Thiers à la cause de la religion et demeurer digne de cette France « à la fois généreuse et terrible, douée d'une éternelle jeunesse et qui ne fait jamais tout craindre sans laisser tout espérer».

La seconde édition de votre livre était déjà sous presse avant même que j'aie eu le temps de vous dire mon sentiment sur la première. Vous corrigerez quelques dates, vous adoucirez quelques critiques , vous effacerez quelques tours de phrase qui sont du panégyrique plus que de l'histoire, vous retrancherez quelques détails un peu longs sur le procès, assez peu intéressants aujourd'hui, que les héritiers de M-1 Rousseau suscitèrent au grand évêque d'Orléans. Voilà à peu près toutes mes critiques. Je veux toutefois vous faire encore une querelle de mot. Votre style, correct, pur, animé, presque partout irréprochable, s'est teint, pour ainsi dire, des couleurs du sujet. Le grand évêque d'Orléans revit sous la plume de son bien- aimé disciple. Mais eùt-il écrit le mot éducateur pour instituteur? je ne le crois pas. Vous me faites relire son grand ouvrage de l'Education, et je ne l'y trouve pas une seule fois. Laissons ce néologisme aux journaux et aux revues, et respectons dans nos livres avec une scrupuleuse attention, cette belle et grande langue française qui s'en va comme tout le reste, mais qui doit

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trouver dans l'Eglise, encore mieux qu'à l'Académie, un sur asile et d'intraitables conservateurs.

Beaucoup de vos lecteurs auront, comme moi, la pensée de relire ce livre de l'Education, qui fera donner à )\- Dupanloup, bien mieux qu'à La Harpe, le nom de Qui nti lien français. La postérité l'appellera peut-être le Quinliiien de l'Evangile, le mettant au-dessus de llollin et même de Fénelon, sans rien ôter à la gloire de ces deux grands maîtres. Rollin lui paraîtra inférieur parce qu'il a donné dans son Traite des études plus de p!ace à l'enseignement qu'à l'éducation. Fenelon, dans son merveilleux roman de Telemaque, a écrit pour les modernes dans le style des anciens, mais c'est surtout aux rois que s'adressent ses remontrances et ses conseils. L'évéque d'Orléans, dans un plan plus vaste et plus simple, a tout réuni et tout embrassé. C'est l'histoire de la famille telle que notre siècle devrait la restaurer, c'est l'idéal du collège tel que notre zèle devrait le faire. Il y a vingt-cinq ans que ce livre a paru. 11 est toujours neuf, parce qu'il est toujours vrai.

Puisse la lecture de la vie de M-' Llupanloup inspirer à vos nombreux lecteurs la pensée d'appliquer, en éducation, les doctrines et les règles de cet incomparable maître. Votre succès n'en sera que mieux béni de Dieu et mieux apprécié des hommes ! Puisse l'illustre défunt parler longtemps encore à la jeunesse, à la France, et à l'Eglise : Defunctus adhuc loquitur.

Veuillez agréer, avec tous mes remerciements, l'expression de mes sentiments les plus dévoués.

f Louis, évéque de {fîmes, Uzes et A lais.

Lettre de M-1' Torinaz, évéque de Nancy.

Nancy, le -2!) juin, en la fête de saint Pierre et de saint Paul.

Cher monsieur l'abbé, J'aurais voulu vous adresser sans retard mes chaleureuses

félicitations et l'expression de ma vive reconnaissance pour les deux volumes de la Vie de }P' Dupanloup, que vous venez de publier. Mais des visites pastorales, des œuvres à diriger, des cérémonies nombreuses ne m'ont pas permis de réaliser [dus tùt les désirs de mon cœur.

Je ne veux pas retarder davantage la manifestation de ma vénération profonde et de mon admiration pour l'illustre prélat dont vous retracez avec tant détalent la belle, noble et sainte vie.

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Ce que je retrouve à chaque page de vos deux volumes, ce qui se révèle avec an éclat, uu charme qui me ravit, c'est l'âme du grand évèque.

Cette came était ardente, généreuse, impétue se même. « Je me passionnais pour tout, a dit M- Uupanioup en parlant de sa première enfance, toutes mes facultés étaient ardentes.» Mais ces ardeurs, il les a disciplinées, dirigées par la force^ de sa volonté, par la puissance de sa vertu. Ses résolutions de retraite, ses noies intimes en font foi, c'a été le combat de sa vie entière.

Cette âme atïectueuse et ardente, vive et aimable, énergique et tendre, a groupé autour d'elle les plus fidèles amitiés et a inspiré d'admirables dévouements. Elle allait par un élan spontané vers tout ce qui est grand et beau. Elle subissait à un degré étonnant l'attrait des grands spectacles de la nature.

L'évèque d'Orléans aimait les hauteurs « où l'air est plus pur, le ciel plus ouvert, Dieu plus familier». « Goûtant la paix des montagnes auprès d'amis bons et fidèles, écrivait-il, la lète nue sous le ciel bleu, j'ai tâché de lire ce que Dieu écrit dans la majesté des forêts, dans la rapidité des eaux, dans la fertilité des campagnes, et d'oublier ce que les hommes écrivent avec un peu d'encre sur un peu de papier. »

Il aimait surtout les montagnes de la Savoie, vers lesquelles il revenait chaque année avec tant de bonheur, i Bonne arrivée à Menlhon. Ce malin, sur la terrasse, en regard d'Annecy, douce impression du Dominum qui fecit nos venite adoremus; doux et délicieux regard sur ce pays où Dieu m'a créé, d

La piété de l'évèque portait l'empreinte des qualités de celte nature exceptionnelle ; elle était vive et pénétrante, active et austère. 11 a raconté lui-même, en termes touchants, dans son beau livre intitulé : l'Œuvre par excellence ou Entretiens sur le catéchisme, les émotions de sa première communion. Ses terreurs furent grandes aux approches du sous-diaconat, et le jour de son ordination au sacerdoce, au moment de la consécration des mains, il fondit en larmes.

Celte piété vive et profonde, il la conserva toute sa vie. Je me souviens avoir entendu un des orateurs catholiques les plus dévoués et les plus éloquents de notre époque exprimer les sentiments d'édification dont il avait été pénétré, en assistant pour la première fois, il y a quelques années, à la messe de l'évèque d'Orléans, et l'impression que lui avaient faite la dignité, le recueillement du vieil évèque, et surtout l'accent avec lequel il avait prononcé le Domine non sum dignus... en se frappant la poitrine.

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L'amour des âmes rachetées au prix du sang de Jésus-Christ lut la vraie passion de cette nature généreuse. Ce sont lésâmes que l'évoque d'Orléans cherchait partout dans ses prodigieux travaux. Cet amour surnaturel, divin, était déjà l'inspirateur du jeune catéchiste de Saint-Sulpice. Et cherchant la cause première de la puissance que Dieu avait donnée, dès cette époque, à sa parole, il écrivait : « La vérité est que, même pour les esprits stériles, L'amour des âmes est la vraie inspiration. »

C'est cet amour des âmes qui lui arrachait, à la fin de son magnifique panégyrique de Jeanne d'Arc, ces accents tout vibrants de charité, lorsque, parlant de ses diocésains qui n'étaient encore ses fils que par l'espérance, il «lisait : c Je crois avoir leurs cœurs, quand me donneront-ils leurs âmes? Leurs âmes! ah ! c'est hien pour elles qu'on donnerait mille vies, si on les avait, comme une goutte d'eau. »

C'est cet amour des âmes qui a fait de ce grand évèque, de cet orateur puissant, de ce polémiste redoutable, toujours debout sur toutes les brèches ouvertes, qui en a fait un admirable directeur des consciences. Sa direction était forte et puissante ; il demandait et il obtenait beaucoup : là, comme partout, il dominait et il entraînait vers les hauteurs. Il y aurait sur ce sujet si intéressant tout un volume à écrire; vous n'avez pu évidemment qu'indiquer à grands traits celte partie si peu connue de la mission providentielle et de la noble vie de M-1 Dupanloup.

L'énergie et la douceur, les dons d'une intelligence supérieure et les qualités d'un cœur admirablement bon, une activité dévorante et une* facilité prodigieuse pour le travail, en ont fait un maître sans égal. Plusieurs de mes vénérés collègues ont loué, avec une autorité bien supérieure à la mienne, l'influence de M?'" Dupanloup sur la jeunesse dont il a dit lui-même « qu'elle avait été son premier et son dernier amour».

11 faut le reconnaître, le catéchiste par excellence, le supérieur incomparable du petit séminaire de Paris est bien plus digne d'admiration que le brillant professeur de Sorbonne et que l'orateur entraînant des grandes chaires de la capitale : et à ce point de vue encore, dans votre beau livre, quelles révélations pour un grand nombre !

Et aussi, quelle âme vraiment épiscopale ! Quel dévouement à son clergé et à son peuple ! Quelle direction toute-puissante donnée à son petit séminaire de La Chapelle et aux études ecclésiastiques! Quelles ordonnances d'une prudence, d'une sagesse, d'un zèle consommés pour l'administration de son diocèse et pour tous les travaux du ministère pastoral ! Quelle fermeté

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héroïque et quelle inépuisable charité au milieu des horreurs de la guerre et de l'invasion ! Mais que dire de ces retraites d'hommes établies dans la cathédrale d'Orléans et de ces conférences aux mères chrétiennes qui furent peut-èlre ses plus beaux triomphes oratoires ! de ces confessions des hommes du monde, des ouvriers, des pauvres, entendues pendant les nuits elles-mêmes ! de cette flamme enfin qui, jaillissant sans cesse de ce cœur d'apôtre et d'évêque, a circulé et porté partout la lumière surnaturelle et la vie de Dieu dans ce grand et vaste diocèse d'Orléans où sa mémoire est impérissable!

Cette âme dont la fière indépendance ne voulait porter que le joug de la vérité et de la justice avait les délicatesses de lamodestie. Jamais M& Dupanloup ne parlait de son influence, de ses relations si brillantes et de ses succès. Lorsque, dans le cours de causeries intimes, la reconnaissance et l'admiration essayaient de se manifester, l'évêque imposait le silence et détournait la conversation. Vous avez dit avec quel oubli de lui-même il allait consoler et fortifier les âmes après l'émouvante oraison funèbre de son saint ami le P. Kavignan.

Malgré les efforts de l'ingratitude et de la haine, la postérité dira bien haut qu'il a été, dans la grande lutte de Ja liberté de renseignement chrétien, le vrai guide, le vrai chef et le vrai vainqueur. Aussi, quand les suffrages de l'Assemblée eurent consacré cette victoire, la majorité, dans l'élan de la reconnaissance qui alors dominait tous les cœurs et tous les partis, chercha l'évêque d'Orléans pour lui faire une ovation; mais il avait disparu : il avait quitté tout à coup 'l'Assemblée et Versailles.

Bien des avances lui furent faites par les divers gouvernements qui se sont succédé; mais il restait, en face de tous, évoque avant tout, gardant sa liberté entière et regardant de haut tout ce qui touchait à ses intérêts personnels et à des ambitions indignes de son grand cœur.

Avec quelle reconnaissance émue il se rendait souvent au lieu de sa naissance, à Saint-Félix! Et là, dans cette église à laquelle il a légué son cœur, l'évêque arrivé à la renommée et à la gloire priait et pleurait longtemps devant les fonts baptismaux où il avait reçu la dignité de chrétien. Une àme moins grande que la sienne eût redouté les souvenirs si humbles de son origine et de son enfance ; lui, il les recherchait avec bonheur.

Il faut relire ces paroles qu'il écrivait après avoir visité, en 1855, la paroisse de Saint-François, en Savoie, où son oncle

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avait été curé et où sa mère était venue souvent : c Domine spes mea a juventute mea... Seigneur, vous êtes mon espoir dès ma jeunesse : comme c'est vrai ! In te cantatïo mea semper: c'est vous qui devez être toujours l'objet de mes cantiques. Voilà bien ce qui doit être! Erjo sum verrais et non honto : Je suis un ver de terre, non un homme, et abjectio plebis, un pauvre li!s du peuple. Voilà bien où j'en étais; mais:

t> C'est vous qui m'avez appelé un jour : In te projectussum ex utero : du sein de ma mère, j'ai été jeté entre vos bras...

» Puis, après avoir dit et redit ces admirables paroles, j'ai commencé l'office de saint Euverte, mon saint prédécesseur... Voilà le miracle, et celte incroyable transformation! Elegit ipsum Dominas ah amni viventit Dieu l'a choisi entre tous les êtres vivants. Quelle élection fut la mienne!... »

Nous retrouverons encore dans son testament les accents admirables de sa profonde humilité et de sa reconnaissance envers Dieu.

Voilà la vraie grandeur de l'homme, du chrétien, du prêtre : elle est là ou elle n'est nulle part sur la terre!

Ce qui apparaît encore, avec la clarté de l'évidence, dans votre récit et dans les documents si nombreux dont vous multipliez les citations, c'est l'amour passionné et le dévouement sans réserve de >l-! Dupanloup à l'Eglise et à la papauté. Je ne veux pas rappeler ici ces paroles si éloquentes, ces écrits si nombreux, ces brochures foudroyantes qui, à l'heure des périls, sonnaient la charge comme le clairon des batailles et dont M. Villemain disait qu'il ne pouvait les lire tout bas. L'univers catholique sait et ne peut oublier de si éminents et de si incomparables services; et il me suffira de citer l'éloge que Pie IX décernait à l'évèque d'Orléans: a. Après avoir été un si intrépide défenseur de l'autorité et des droits de ce Saint-Siège et de la discipline de l'Eglise, vous avez publié, sur notre pouvoir temporel et sur la souveraineté pontificale, un livre plein de vérité et de lumière, de sorte que parmi ceux qui en ce même temps se sont dévoués à cette noble tâche, nul ne parait devoir vous être comparé. »

Votre second volume s'achève par l'analyse de la brochure célèbre sur la Convention du 15 septembre, iEncycliquc et le Syllabus. Vous examinez le caractère et la portée de Ja lettre d'approbation de Pie IX et des lettres de félicitations de six cent trente évèques. Car on a essayé de nier que cette lettre pontificale fût une approbation, on n'a pas daigné accorder une parole aux lettres de six cent trente évèques !

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Evidemment il y a là pour l'évêque d'Orléans une gloire absolument exceptionnelle qui est la confusion de ses accusateurs, car jamais évèque n'a reçu de l'univers catholique, ou, pour parler plus exactement, de l'Eglise catholique, de pareils témoignages de reconnaissance et d'admiration.

Il faut remarquer tout d'abord qu'il ne s'agit point ici d'une de ces lettres si nombreuses par lesquelles les Papes expriment leurs félicitations à des écrivains dont ils n'ont pu lire les ouvrages ou dont ils louent les excellentes intentions.

Il s'agit d'une lettre pontificale adressée à un évèque illustre sur les questions les plus hautes et les plus décisives dans les circonstances les plus douloureuses pour l'Eglise et la Papauté, au sujet d'une convention dont la portée était immense, et d'erreurs que l'autorité du vicaire de Jésus-Christ venait de signaler à l'univers catholique. Qui oserait prétendre que tous les termes d'une pareille lettre n'aient pas été pesés avec une suprême présence par le Pape, et par un Pape tel que Pie IX.

Et l'on vient nous dire que Pie IX, après avoir décerné les plus magnifiques éloges à cet évèque illustre et vaillant entre tous a glissé à la fin de sa lettre un blâme sous des paroles obscures et ambiguës!... Quoi! cet évèque que le Pape félicite du zèle avec lequel il a continué de défendre la religion et la vérité, aurait trahi dans ce même écrit, objet spécial de ces éloges, la religion et la vérité! Quoi! le Pape affirme que ce zèle de l'évêque d'Orléans lui donne la certitude qu'il transmettra avec d'autant plus d'exactitude à son peuple le vrai sens de ces lettres apostoliques, qu'il en a réfuté avec plus d'énergie les interprétations erronées : « Gratum itaque tibi significamus animum nostrum, procerto habentes, te, pro zelo quo religionis et veritatis causam tueri soles, eo accuratius traditurum esse populo tuo germanam nostrarum litterarum sententiam, quo vehementius calumniatas interprétât iones exposisti. » Et vous prétendez, ô adversaires implacables du grand évèque, vous prétendez que dans cet écrit M-1 Dupanloup a donné lui-même une interprétation erronée et hérétique des lettres pontificales, et, dans l'aveuglement de la haine, vous allez jusqu'à oser affirmer que c'est précisément parce que M-1 Dupanloup adonné cette interprétation funeste que Pie IX lui exprime la certitude qu'il commentera dans leur vrai sens ces lettres pontificales à son peuple! — Mais c'est le Pape, c'est Pie IX que vous accusez de la contradiction la plus flagrante dans les termes eux-mêmes, et la plus déloyale. Et vous prétendez être les seuls vrais dis-

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ciples de la Papauté, les enfants privilégiés et les admirateurs de Pie IX! Mais jamais les pires ennemis de l'Eglise ne lui ont fait un aussi sanglant outrage.

Ce n'est pas tout. 11 faut le redire : six cent trente évêques ont adressé leurs éloges et leurs félicitations à Pévêque d'Orléans au sujet de la brochure, et l'historien de sa vie cite quelques paroles d'un grand nombre des lettres de ces évêques, et entre autres des lettres du cardinal Caterini, un des promoteurs du Syllabus; de M-p Dechamps, aujourd'hui archevêque de Malines; de M?r Guibert, aujourd'hui archevêque de Paris; de M-rde Bonnechose, archevêque de Rouen ; de M-'! Caverot, aujourd'hui archevêque de Lyon; de M-'- de la Tour d'Auvergne, archevêque de Courges; de M-'r de la Bouillerie, alors évèque de Carcassonne, et du cardinal Pecci, devenu Léon XIII.

Et m'adressant encore une fois aux accusateurs de l'évêque d'Orléans, je leur dis : Vous prétendez que cette brochure contient l'erreur la plus funeste de notre temps, l'erreur la plus directement condamnée par le Syllabus, une hérésie que vous appelez Ykérésie libérale; et cette brochure est approuvée, comblée d'éloges par le Pape infaillible et par six cent trente évoques. Mais alors, dites-moi, que faites-vous de l'autorité du vicaire de Jésus-Christ et de l'autorité de l'épiscopat?

En poursuivant, mon cher arni, dans votre troisième volume le récit de cette belle et noble vie, vous nous direz sur le rôle de lie* Dupanloup au concile du Vatican la vérité exacte et complète, et j'espère que vous y apporterez, comme dans vos deux premiers volumes, la prudence et la mesure convenables.

Et puisque je touche à cette question brûlante, pourquoi n'exprimerais-je pas ma pensée avec cette franchise et cette simplicité dont saint François de Sales disait : « Il n'y a si bonne et si désirable finesse que la simplicité »?

Il est utile peut-être que, sur cette question, la vérité soit exposée par un évèque qui n'a pas eu l'honneur de prendre part au concile du Vatican.

Pour rassurer ceux qui ne me connaissent pas, j'ajouterai que j'ai toujours été, même avant d'aller achever à Rome mes études théologiques, le partisan décidé de l'infaillibilité pontificale; j'ai enseigné pendant dix ans le droit-canon et la théologie en exposant la vraie doctrine romaine. Même avant Je concile, j'ai prêché la doctrine de l'infaillibilité en présence du vénérable et saint cardinal Billet, archevêque de Cliambéry, que les études de sa jeunesse avaient éloigné de cel'c doctrine.

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Et pourtant, ce que j'affirme tout d'abord, c'est Je droit incontestable, absolu des évèques de proposer et de défendre leurs opinions dans un concile, jusqu'au moment où la définition contraire est portée. En effet, dans ces augustes assemblées, ils sont, en union avec le Souverain Pontife, les juges de la foi. Si donc M-r Dupanloup a exposé et défendu son opinion opposée à la définition de l'infaillibilité pontificale, fut-il allé (ce qui n'est pas) jusqu'à combattre, non pas seulement l'opportunité de la définition, mais la doctrine elle-même, c'était sou droit et c'était son devoir.

Mais, me dit-on, M-1 Dupanloup a porté dans le domaine de l'opinion publique et dans les luttes de la presse, cette question qui devait élre absolument réservée aux discussions du concile. Rien n'esl pins injuste qu'une pareille accusation. Plusieurs journaux catholiques avaient traité avec ardeur cette question; un d'entre eux avait même affirmé que l'infaillibilité pontificale devait être définie par acclamation; trois évèques1 avaient publié des lettres pastorales sur Je même sujet avant que l'évèque d'Orléans fût descendu dans l'arène. Voilà la venté. Cette accusation, elle se retourne contre ses adversaires.

Mai> on nous a dit encore : M-1' Dupanloup s'est efforcé d'entrainer dans son opposition ses vénérables collègues; il a multiplié, dans ce. but, les réunions, les démarches, Jes sollicitations pressantes. Hélas! il a fait ce que d'autres ont fait, sans encourir l'anathème, dans tous les conciles, et même au concile du Vatican, ce qui se fera toujours dans ces assemblées, tant que la nature humaine ne sera pas transformée en une nature supérieure. Oue M"1' Dupanloup ait mis, dans ces tentatives et ces luttes, l'ardeur de son âme, l'impétuosité de son caractère, je le reconnais volontiers, mais il n'a jamais écrit une parole qui ne fût convenable à l'égard de ses vénérables collègues, il a toujours respecté l'autorité supérieure du Pape, la dignité et la mission de l'épi scopat. Tous ses accusateurs pourraient-ils se rendre le même témoignage?

On a reproché amèrement à M-1 Dupanloup et aux évèques de la minorité de s'être retirés au moment du vote décisif. Sans discuter en détail cette objection, je dirai que c'est là une question d'appréciation et de pratique qui ne louche en rien aux question- doctrinales. Les évèques de la minorité ont préféré

1. l'a bien plus grand nombre. — Et il y avait eu l'assemblée de Fulda, etc. Voyez M--' Cecconi. Histoire du Concile du Vatican.

LETTRES xxxix

se retirer que de résister en face a Souverain Pontife en votant contre l'infaillibilité. S'ils avaient pris ce dernier parti, on leur aurait reproché l'audace de leur résistance.

Enfin, on a osé affirmer que l'évèque d'Orléans ne s'était pas soumis. Vous pourrez donner des preuves nombreuses, irrécusables de cette soumission. En ce moment, il me suffira de citer les paroles qu'il écrivait, à son retour de Home, dans la lettre pastorale qu'il publiait le 29 juillet 1870, à l'occasion de la guerre, lorsqu'il rappelait « ces graves discussions (du Concile) qui se terminent par la victoire de la foi et de Dieu dans sa volonlé sainte ». D'ailleurs U& Dupanloup exigeait des âmes confiées à sa direction une soumission sans îéserve au dogme de l'infaillibilité pontificale.

Mais il a été vaincu. Oui, comme il le dit admirablement, il a été le vaincu « de la foi et de Dieu ». Mais il s'est trompé. Oui encore; il s'est trompé comme saint Augustin, qui a écrit son livre des Rétractations; comme saint Thomas d'Aquio, qui a rectifié dans sa Somme tkéotoijique bien des opinions qu'il avait enseignées dans ses ouvrages précédents; comme saint Alphonse de Liguori et tant d'autres; comme Fénelon, hien plus grand dans sa défaite que Bossuet lui-même dans sa victoire.

Et ici encore, je reconnais la loyauté et la générosité de M-1 Dupanloup. Il a obéi à des convictions profondes; il a voulu servir la cause qu'il croyait utile à l'Eglise, oubliant, méprisant ses intérêts personnels, et ne songeant qu'à son devoir. Il savait, avant de quitter la France, que cette question soulèverait des controverses ardentes, et bientôt à Home il sut, avec une certitude absolue, que la majorité se rendrait aux désirs de Pie IX. Il comprit qu'il sacrifiait son influence dans le concile et ce que je puis appeler son immense et incomparable popularité dans l'univers catholique. Il n'ignorait pas que, s'il eût cédé, s'il se fût rangé de l'avis du Pape e: de la majorité, l'opposition se fut changée en véritable enthousiasme et son insuccès en un magnifique triomphe. Mais il n'a pas hésité, il est allé jusqu'au bout, fidèle à ia mission que lui imposait sa conscience. Oui, il y a là une grandeur d aine et une générosité devant laquelle la postérité s'inclinera avec re.-pect.

Et c'est là encore un des grands et beaux côtés de cette généreuse nature. Il ne fallait pas essayer de (aire devant M-1 Dupanloup même une allusion à ses intérêts personnels, quand il s'agissait de servir la France et l'Eglise. 11 bondissait alors dans une indignation qui, parfois, l'entraînait à mépriser les conseils

xl LETTRES.

de la prudence. Pour cette âme chevaleresque, le péril et le sacrifice avaient d'irrésistibles attraits. C'était bien la nature française dans ce qu'elle a de plus noble et de plus élevé, et ce grand évéque a été, en vérité, et dans toute l'acception du mot, un grand Français.

Pour moi, je veux le dire, j'ai admiré Msr Dupanloup dès qu'il m'a été donné de le connaître; mais, à mesure que j'avance dans la vie, que je vois de plus près les hommes, et que, sous les apparences souvent trompeuses et à travers les protestations bruyantes et les acclamations de parti pris, je discerne les vrais mobiles des actes de la vie, cette admiration grandit dans la proportion des déceptions douloureuses que je subis.

Je vois deux nobles figures, celle du Père Lacordaire et celle de l'évèque d'Orléans, monter toujours dans la pure lumière, sur les hauts sommets réservés à l'abnégation sincère, au vrai dévouement, aux ardeurs généreuses, au courage sans défaillance et à ce que j'appelle la Hère et sainte indépendance des nobles cœurs.

Tout ce que j'ai essayé de dire si rapidement et si imparfaitement, vos deux volumes le disent avec un éclat et une puissance qui captivent. A chaque page, vous multipliez les citations les mieux choisies des lettres, des paroles, des écrits, des notes intimes île votre évèque et de votre père. Il y a là, avec un charme vraiment supérieur, une démonstration irrécusable de i'exactitude de votre récit.

Que votre ouvrage fasse donc son chemin. Que Dieu, qui déjà l'a visiblement béni, le bénisse plus encore. H ira partout, il apprendra aux fidèles, et surtout aux jeunes prêtres, avec quel souverain mépris il faut regarder les attaques de l'iniquité et le triomphe de la force, les biens qui périssent, les ambitions égoïstes, les petites et misérables vanités. Il apprendra à tous, même à ceux qui sont indifférents ou hostiles, comment on peut unir dans une même âme et une même vie la dignité et la grandeur de l'homme à la loi profonde, à la piété ardente, à la charité inépuisable, au zèle prodigieusement fécond, à tout ce qui a fait de l'évèque d'Orléans l'immortel défenseur de la France catholique, de fEglise et de Dieu.

Piecevez, cher monsieur l'abbé, avec l'expression de ma reconnaissance, l'assurance de mon affectueux dévouement en Notre-Seigneur.

7 Charles-Fra nçois, évêque de Nancy et de Toul.

LETTRES. XLi

Lettre de Ms; Sourrieu, évêque de Châlons.

Châlons, le 1-2 juillet 1883.

Monsieur le chanoine,

Au terme d'une lecture à mon gré trop lente, trop souvent interrompue, je voudrais dire les émotions dont la Vie de M?' Du panloup a rempli mon àme. A ceux-là mêmes qui pensaient avoir connu le grand évêque, vous venez d'offrir une découverte; tant il est vrai que les enfants de Dieu tiennent soigneusement voilé ce qu'ils ont de plus saint et que la mort est obligée de les briser pour les révéler. Cher historien, vous avez traité la mémoire de M'-1' Dupanloup comme Madeleine traita le vase de parfums aux pieds du Sauveur; vous en avez brisé le sceau, et toute l'Eglise en est embaumée.

Je ne sais si je m'abuse, mais il me semble que votre beau livre sera considéré comme le manuel des évêques. Quel homme de prière! quel amour des âmes! quel attachement pour le Saint-Siège! Comme je vous bénis de l'avoir surpris écrivant à genoux la défense de l'Eglise! Quel tacticien réfléchi, habile, résolu! Comme ses coups portaient!... Pugno,non quasi aerem verberans. Comme il cherchait ce qui unit les hommes et fuyait ce qui les divise!... Quel travailleur! Comme il a réalisé sa maxime : Multus labor, magna in labore methodus, magna in methpdo Constantin.

Votre livre deviendra aussi le manuel des simples prêtres. Ils y verront et les grâces que Dieu réserve aux prêtres sans tache, et l'autorité qu'ils acquièrent sur les hommes en les traitant avec une respectueuse bonté, et. les prodiges qu'ils peuvent accomplir à l'aide des bons catéchismes, quand ils ont le droit de dire avec lui : « L'enfance fut mon premier et sera mon dernier amour. » Les prêtres arroseront de larmes votre incomparable chapitre sur la direction des âmes par M-' Dupanloup. Les laïques chrétiens vous liront aussi avec ardeur, car il fut... un homme. Je ne sais si vous avez raconté le trait suivant : Le jeune Dupanloup consultait un vieux confesseur de la foi ; celui-ci lui répondit : « Mon ami, avant tout, soyez un homme! » Il avait compris le sens de ce conseil. A quel degré de beauté et de puissance il porta la nature humaine. 11 disait : « Pour être prêtre, il faut être né grand, ou le devenir, i Dans sa bouche, ce mot n'était pas un bon mot, c'était une règle. Il est juste de reconnaître qu'il était grand par tempérament, non moins que par devoir. Vous l'exprimez dans une formule heureuse : « Plus il s'élevait, plus il prenait possession de lui-même. >

xlh LKTTItES.

Aussi les contemporains les plus éminents ne purent-ils pas l'approcher sans être subjugués. Il lia, il entraîna dans son orbite non seulement les Ravignan, les Montalembert, les Falloux, mais encore les Mole, les Berryer, les Thiers, les Cousin, je pourrais dire toute la société française. C'est à lui surtout que nous dûmes la longue popularité de la cause catholique. Mais aussi quelle activité, et jusque dans la vieillesse! Et comme j'aime ce cri qu'il adressait, avec M. de Montalembert, à la jeunesse sensuelle ou atone : « Donnez moi vos vingt ans, si vous n'en faites rien !... »

Je bénis Dieu d'avoir guidé sensiblement votre plume, qui ne fit jamais plus d'honneur à noire belle langue française. Vous avez fait, par la forme de votre livre, œuvre de simple, et vraie, et noble littérature, comme vous avez fait, par son fond, œuvre de foi, et de piété, et de conscience, et de haute sincérité.

Je ne sais si d'anciennes querelles y retentissent avec utilité. Il y a deux manières de combattre pour une mémoire : la discussion et l' exposition. Quand celle-ci est absolument lumineuse, ne suffit-elle pas? Nos saints Livres paraissent l'insinuer lorsqu'ils disent : stellœdimicaverunt. Luire est pour les étoiles l'unique méthode de combat. Il y a des récils qui valent plus que les plus triomphales discussions; ils sont vainqueurs parce qu'ils sont lumineux. Les récits de votre livre ont ce caractère.

Vous citez la charmante parole de M-'r Frayssinous vieilli, s'appuyant sur le jeune Dupanloup, alors séminariste, mais déjà très remarqué : « C'est le passé qui s'appuie sur l'avenir, i Grâce à vous, monsieur l'abbé, la nouvelle génération connaîtra, aimera passionnément le grand serviteur de Dieu, et l'on pourra retourner la parole de M-1 Frayssinous : « L'avenir s'appuiera sur le passé. »

Agréez, monsieur le chanoine, mes félicitations, a sec mes remerciements.

J. Marie, évêque de Chatons.

Lettre de M-' Hugomn, écèque de Bayeu.r.

La Délivrande, le 23 août 1883.

Cher monsieur le chanoine,

Je viens de terminer la lecture de votre second volume de la Vie de MF Dupanloup. Permettez-moi de vous adresser mes remerciements et mes sincères félicitations.

LETTRÉS. xLiii

Le grand intérêt de votre récit, c'est qu'il ne nous retrace pas seulement l'image fidèle de notre grand évoque : vous le faites revivre sous nos yeux; c'est sa voix que nous entendons: tantôt nous recevons ses confidences intimes ; il nous révèle les sentiments les plus secrets de son cœur, les élans de son àme vers la perfection, les ardeurs qui le consument pour la gloire de l'Eglise et le salut de ses frères, toute cette vie intérieure si attachante et si édifiante ; tantôt ce sont les épanchements de l'amitié la plus délicate et la plus forte : nous admirons quels liens forment entre des hommes généreux la religion et le patriotisme ; comme il est beau de voir autour de M-1 Dupanloup ces illustres défenseurs de l'Eglise, le P. de Kavignan, M. de Montalembert, M. de Falloux, M. Cochin et tant d'autres ; comme il est beau de les voir, avec des aptitudes si diverses et des caractères quelquefois si opposés, s'unissant pour les mêmes combats, se distribuant les rôles, s'exhortant et se modérant les uns les autres, toujours animés de la même pensée, toujours enflammés du même zèle ! Je n'ai été que spectateur de ces luttes, mais elles ont laissé dans mon esprit de profondes impressions. D'autres fois vous nous faites entendre cette voix puissante qui excita de si vifs enthousiasmes; vous avez réveillé pour moi les échos de Saint-Roch, de Saint- Sulpice, de la Sorbonne, de Malines et d'Orléans; je n'ai pu lire sans émotion les fragments de l'oraison funèbre du P. de Kavignan ; mes souvenirs suppléaient ce qui ne peut s'exprimer; je voyais cette modeste bière placée sur le catafalque du pauvre; j'entendais ce frémissement qui circulait dans cette immense assemblée à la nouvelle que M?1 Dupanloup allait prendre la parole; j'entendais cette voix tantôt vibrante, tantôt pleine de sanglots au milieu de cette foule attentive, émue.

Je ne puis tout dire ; mais pourrais-je oublier le petit séminaire de Saint-Nicolas, où j'ai passé quatre années qui tiennent une si grande place dans ma vie ?

Vous avez tracé le plan d'éducation qu'on y suivait; vous avez montré comment l'àme du supérieur animait tout de son souffle puissant, comment il inspirait un élan extraordinaire pour les études désintéressées, car nul ne songeait alors aux examens du baccalauréat; comment il entretenait parmi nous cette piété vraie, sincère, ouverte, qui épanouissait nos cœurs. Quel entrain il donnait à nos jeux, malgré l'étroite enceinte de notre cour ! Lorsque je me rappelle avec quel soin il s'appliquait à nourrir notre intelligence de pensées élevées et à développer les sentiments les plus purs, les plus nobles de la nature,

xliv LETTRES.

et que je reporte mes regards sur ce qui se pratique aujourd'hui, sur cet enseignement, où se mêlent les haines des partis et les passions politiques, je ne puis m'empècher de dire : Au séminaire de Saint-Nicolas, en faisant de bons chrétiens on formait d'honnêtes citoyens; aujourd'hui on élève des sectaires. Et quand je songe au respect que nous avions pour nos maîtres, au dévouement paternel qu'ils nous témoignaient, je m'attriste en voyant aujourd'hui les instituteurs de la jeunesse transformés en fonctionnaires de l'État. Les nôtres comprenaient autrement l'excellence de l'œuvre de l'éducation, et ils avaient un respect de la dignité de l'enfance inconnu aujourd'hui.

La lecture de votre ouvrage, cher ami. a non seulement réveillé en moi le souvenir de quarante années, elle a fait revivre en moi de bien douces émotions ; mais surtout j'y ai recueilli pour ma conduite de précieuses leçons.

Pour ceux qui n'ont pas subi, comme moi, l'influence de M- Dupanloup, ils ne pourront, après la lecture de sa vie, lui refuser au moins le témoignage que peu d'hommes à notre époque ont plus exclusivement consacré et employé avec plus de dévouement au service de l'Eglise et des âmes les talents qu'ils avaient reçus de Dieu. Ecrivain distingué, apologiste infatigable, directeur des âmes, éducateur de la jeunesse, évêque, il a dépensé sans mesure à tous ces nobles et saints ministères de la foi et de la charité toute son activité, toutes les lumières de son intelligence, toutes les énergies de sa volonté, toutes les tendresses de son cœur.

M- Dupanloup demeurera, au jugement de la postérité, un des grands évoques du dix-neuvième siècle, et votre ouvrage une belle page de l'histoire de l'Eglise.

Tout à vous en N.-S.

7 Flavien. évêque de Bayeux»

Lettre de M- Perraud, évêque fVAutun.

Autun, le 3 août 1883.

Mon cher chanoine,

J'espère n'arriver pas trop tard pour vous offrir mes plus sincères félicitations au sujet de votre Histoire de Mo1' Dupanloup.

Qui mieux que vous était en mesure d'arracher aux dents rongeuses du temps et à l'oubli les détails très édifiants de cette

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vie sacerdotale et épiscopale, si étroitement mêlée à l'histoire religieuse de l'Eglise et de la France, pendant une grande partie du présent siècle?

Dix-neuf ans durant, vous avez été, non seulement le commensal de ce grand évêque, mais un de ses plus fidèles et affectionnés collaborateurs. Jour par jour, heure par heure, vous avez été associé à toutes les émotions, à tous les élans, à tous les labeurs, à tous les combats de cet intrépide athlète. Combien de fois ne vous ai-je pas vu à l'œuvre, dans l'abnégation d'un dévouement qui, inspiré en môme temps par les pensées les plus élevées de la foi et par une piété toute filiale, ne calcula jamais avec la fatigue, heureux de se dépenser sans mesure au service, non d'un homme, mais de la cause qui éiait identifiée avec cet homme, de la plus grande, de la plus sainte de toutes les causes!

Voilà ce que vous n'avez pas pu dire dans votre travail, d'ailleurs si sincère et si complet. Laissez-nous combler cette lacune, faire violence à votre humilité, et soulever quelque peu le voile de silence et de volontaire oubli sous lequel vous avez caché cette coopération de dix-neuf années à la partie la plus militante et la plus féconde de la vie de M-1' Dupanloup. 11 y a eu là des secrets d'une admirable délicatesse connus de Dieu seul : Pater, qui videt in abscondito reddel i'ibi. Aussi bien, après la grâce et la joie vraiment sacerdotales d'avoir pour votre part aidé l'infatigable travailleur dans ses travaux et dans ses luttes, vous avez reçu de votre abnégation une autre et très précieuse récompense, je veux dire l'honneur d'écrire sa vie.

La Providence ne fait rien sans raison. Elle avait son dessein en vous amenant, tout jeune prêtre, auprès de cet évêque dont la mort seule a pu vous séparer, et à qui vous aviez résolu, je le sais, de donner sans arrière-pensée, comme sans préoccupation d'aucune sorte pour l'avenir, votre temps, vos forces, vos journées, vos veilles et tout cet acquis de connaissances sacrées et profanes dont l'emploi devait trouver si bien sa place dans ce grand atelier de travail qu'on appelait l'évèché d'Orléans!

Historien consciencieux et impartial, vous avez voulu l'être et vous l'avez été dans toute la mesure du possible.

Je ne sache pas que personne se soit avisé de récuser l'autorité historique de Sulpice Sévère, parce qu'il a payé une dette de cœur, en conservant à la postérité le souvenir des vertus et des actions admirables de saint Martin, son maître et son père spirituel dans l'état monastique.

N'est-ce pas saint Jérôme qui, adressant à la vierge Eusto-

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chium un récit abrégé de la vie de sa mère, sainte Paule, pour laquelle il professait lui-même la plus religieuse admiration, prend solennellement à témoin le Seigneur Jésus qu'il n'a pas dit une seule parole inspirée par la flatterie, et que ses louanges demeurent encore en deçà de la vérité? Testor Jesum cui iUa servivit et ego servire cupio, me nifiil fîngere, scd quasi christianum de christiana, quœ sunt vera proferre, id est historîam scribere, non panegyricum... et minus ejus esse meritis quidquid dicturus sum, quam totus orbis canitL.

Je le répète, parmi ceux qui pouvaient conserver à l'Eglise le souvenir d'un de ses plus intrépides défenseurs, vous étiez le mieux préparé à vous acquitter de cette grande mission, et personne ne vous reprochera sérieusement de n'avoir pas parlé d'un homme que vous avez connu et aimé, comme si vous aviez eu à écrire la biographie d'un contemporain de saint Bernard ou de Bossuet. D'ailleurs, si les affections de cœur peuvent égarer parfois le jugement de l'historien dans le cas où il ne se mettrait pas suffisamment en garde contre elles, ne donnent elles pas, en revanche, des intuitions auxquelles rien ne supplée, quand il s'agit d'initier le lecteur à la connaissance des habitudes intellectuelles et morales qui sont la vraie vie des âmes et où il faut chercher, avec le secret de leurs vertus, la véritable explication de leurs œuvres.

Intimement mêlé à plusieurs des événements les plus considérables de ce siècle, l'évèque d'Orléans avait droit à ce que, malgré les édifiantes précautions de son humilité, le silence no se fit pas sur sa tombe. 11 y a tant d'utiles leçons à recevoir de cette existence si pleine, si pieuse, si active, si uniquement dépensée pour la gloire de Dieu, les triomphes de la vérité, le bien des âmes! Ainsi, quel ecclésiastique pourra lire, sans un très grand profit spirituel, le récit de ces vingt-quatre années de sacerdoce qui commencent avec l'ordination à la prêtrise de l'abbé Dupanloup, le 18 décembre 1825, pour se terminer à Notre-Dame, le 9 décembre 1849, dans la magnifique cérémonie de son sacre? Ses catéchismes de la Madeleine et de Saint-Roch; son ministère au milieu de la société parisienne; la part considérable qu'il eut à la conversion tardive, mais certaine, de M. de Talleyrand; sa mission d'éducateur au petit séminaire de Paris; ses premières, très brillantes et très efficaces polémiques pour la liberté d'enseignement soutenues de concert avec le P. de Ravignan, M. de Montalembert et M. de Falloux : voilà ce

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