‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 64 sur 326 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

n'étais-je auprès du roi ! » s'écria-t-elle en apprenant cette nouvelle ; et elle se hâta d'accourir ; mais déjà c'était trop tard; le vieux roi, dont elle essayait de relever le courage, abdique, ainsi que le Dauphin, son fils, en faveur de son petit-fils, le due de Bordeaux : et voilà l'élève de l'abbé Dupanloup appelé soudainement au trône, tandis que le père de ses autres élèves était nommé lieutenant général du royaume. Mais que va-t-il advenir de ces dispositions d'un monarque vaincu? Le lendemain, M. de Chateaubriand était au Palais-Royal, et demandait ce que ferait le duc d'Orléans, si on lui offrait la couronne ; on lui répondit : « Les événements peuvent être plus forts que nous. » Quelques jours après, les Chambres déclaraient le trône vacant en fait et en droit ; et la royauté du duc d'Orléans était proclamée. Pendant ce temps-là, la fille de Louis XVI et l'héritier des rois de France accompagnaient Charles X dans cet exil dont il ne devait pas revenir. En même temps, du trône la révolution se précipite sur l'autel ; les passions impies font explosion de tous côtés; pendant les trois journées, le palais de l'archevêque, ce palais où l'abbé Dupanloup a passé les premiers jours de son sacerdoce, est pillé, en attendant le jour prochain où il sera de nouveau saccagé et jeté dans la Seine, et le vénérable M?r de Quélen est obligé de recourir à un déguisement et à la fuite pour épargner à une population égarée un crime inutile; l'habit ecclésiastique n'ose plus se montrer dans les rues de la capitale. Tel était l'état des choses.

En voyant s'éloigner le jeune prince, l'abbé Dupanloup sentit naître dans son cœur un dessein généreux : il songea à tout abandonner à Paris, tout, pour consacrer, s'il était possible, son dévouement, sa vie, au royal exilé. Mais quand et comment exécuter ce projet? L'homme qui pouvait le plus l'y aider, le cardinal de Rohan, menacé lui-même par l'émeute à Paris, où il se trouvait alors, et peu en sûreté à Besançon même, avait cru devoir prendre aussi le chemin de l'exil, et il avait demandé un asile à la Suisse. Ce fut pour l'abbé Dupanloup un trait de lumière. Il se résolut donc à faire un voyage dans la Savoie,

JUS VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOl'I».

qu'il n'avait pas encore revue depuis vingt ans qu'il l'avait quittée, afin d'aller de là, aussitôt qu'il le pourrait, porter, en ce cruel moment, ses fidèles hommages à son bienfaiteur, et lui confier la pensée qui avait saisi son àme.

Ce ne fut pas sans émotion, on le conçoit, qu'il mit le pied sur la terre natale. Son vieux grand-oncle, curé, non plus à Saint-François, mais aux Œillières, près Annecy, eut, en le revoyant, une joie qui lui fut à lui-même très douce. A Annecy, il surprit tout le monde par la vivacité et la sûreté de ses souvenirs; il allait et se reconnaissait partout, sans qu'il fût besoin de le conduire, et ii voulut tout revoir, « les bords du lac, Menlhon, Talloires, le Marquisat, la Puya, la maison de la Françon, la fontaine»; et d'Aix, où il fut reçu, avec beaucoup de cordialité, chez M. le docteur Dépiues, il rayonna de tous côtés : à Ilaule- Combe, au mont du Chat, dans la vallée de Sallnnche, et jusqu'au Mont-Blanc. Il n'oublia pas Saint-Félix. En visitant l'église où il avait reçu le baptême, il éprouva un profond attendrissement, un vif sentiment de reconnaissance : « Là, écrit-il, là, le premier des bienfaits : et depuis ! Benedictus Deus ! Te Deum ? Miserere! Tu es Deus, susceptor meus ab utero ! » Mais il n'était pas seul et il ne pouvait se livrer, comme il le fera tant de fois plus tard, aux effusions de son àme. « Je conseille, dit-il, à l'exilé qui revient après vingt ans d'absence visiter sa patrie, d'y revenir seul, inconnu : les hommes accablent alors, ils ne vous comprennent pas; ils ne sentent rien surtout de ce que la piété fait sentir. » Au sortir de cette fournaise de Paris en révolution, au milieu des douleurs dont il avait l'âme pleine, celte nature, ces grands aspects, ces torrents, ces lacs, ces eaux vives, ces prairies verdoyantes, ces collines, ces sublimes sommets, ces neiges éternelles, lui parurent plus beaux encore et reposants : l'amour de la Savoie le ressaisit pour jamais, et peu d'années désormais se passeront sans qu'il y revienne.

Cependant, à travers ces courses dans les montagnes, un souvenir l'occupait tout entier : son cœur ne cessait de regarder vers le jeune prince, près de qui il avait corn-

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