CHAPITRE VI
pique au grand concours; le jeune prêtre venait de faire avec l'éclat que nous avons dit les catéchismes de la Madeleine. La sympathie entre eux fut immédiate : parmi les personnes'dont M. de Montalembert s'applaudit d'avoir fait la connaissance chez M. le duc de Rohan, il nomme, dans une de ses Lettres à un ami de collège, « l'abbé Dupanloup, jeune ecclésiastique de beaucoup de talent »; et l'évèque d'Orléans a dit lui-même, en rendant compte du grand ouvrage de son ami, sur les Moines d Occident, l'impression que lui lit à la Koche-Guyon ce brillant jeune homme, plein d'ardeur et de foi, et déjà d'éloquence, en qui il pressentit dès lors « un futur athlète de l'Eglise ». C'est à celte première rencontre que tous deux, dans la suite, aimaient à faire remonter leur amitié. L'harmonie était sans doute à ce moment-là plus entre leurs âmes qu'entre leurs idées. L'union de cœur entre eux n'en fut pas moins très grande, jusqu'au moment où nous sommes, puisque alors, et pendant même qu'il écrivait dans l'Avenir, M. de Montalembert prit quelque temps l'abbé Dupanloup pour confesseur : celui-ci ne lui épargna pas les avis, pas plus qu'à l'abbé Lacordaire; laissant du reste toujours percer, à travers la vive critique de leurs opinions, la haute estime pour leurs personnes. On peut voir, dans ce qu'il écrivait alors au cardinal de Rohan. quelle était la netteté de ses convictions à cet endroit : « Je suis bien consolé de ce que vous me dites de la fermeté du Pape relativement à M. de la Mennais et à ses partisans : c'est bien important ; le jeune clergé est terriblement accessible à ces doctrines de schisme, d'orgueil et de liberté effrénée. L'Avenir, s'il arrive jusqu'à Rome, doit vous en dire assez. »
Sous le coup des oppositions qu'il soulevait, Y Avenir annonça qu'il suspendait sa publication, et que ses rédacteurs iraient soumettre leurs doctrines au jugement du Saint-Siège; et, en effet, le 30 décembre 1831, trois mois après le départ de l'abbé Dupanloup, « les pèlerins de Dieu et de la liberté,» comme ils s'appelaient eux-mêmes, MM. de la Mennais, Lacordaire et Montalembert, arrivèrent à Rome. Il est curieux aujourd'hui de voir ce que
M. de la Mennais pensait alors de Rome : c Vous trouverez là des hommes qui unissent les plus hautes vertus à une science theologique profonde et variée. Ce sont les vrais conservateurs de la doctrine et des traditions. Par leurs habiles et sages conseils, ils dirigent les travaux des congrégations, qui préparent, pour la soumettre au Souverain Pontife, la décision de toutes les affaires de l'Eglise universelle. Exempts pour la plupart de passions el préjuges, d'un esprit eleve, humble et calme, ils ont dans leur génie impartial et naïf, dans la simplicité affectueuse de leurs manières, dans leur suave douceur, quelque chose d'excellemment propre à lier entre eux au centre commun les membres disperses par toute la terre de la grande famille chrétienne *.» Toutefois ce voyage n'en était pas moins une faute, ainsi que Lacordaire le reconnut plus tard : il fallait respecter la prudence el la sage lenteur du Saint-Siège. En ces matières si délicates et si complexes, on peut errer de deux manières : sur la lie comme nous disons aujourd'hui, c'est-à-dire sur le terrain des principes et des vérités absolues; et sur l'hypothèse, c'est-à-dire sur l'appréciation des nécessités d'un pays et d'un temps. Mais même sur les questions de principe. Rome a droit de ne parler qu'à son heure ; a plus forte raison sur les questions variables des institutions el des faits peut-il être de sa sagesse d'attendre du temps lui-même des lumières et une règle de conduite. La forcer a s'expliquer, c'était ou lui imposer une solidarité dont elle ne pouvait ne vouloir ni au point de vue théorique, ni au point de vue pratique, ou aller au-devant d'un desaveu. Rome avait laisse parler trente ans O'Connell sans intervenir : il fallait, en ce qui touchait la France, la laisser juge de ce qu'il y avait a dire ou a faire au lendemain d'une révolution, et devant les nécessites nouvelles que les temps pouvaient amener. De toutes manières ce recours intempestif au Samt-Siege était donc chose grave, et les e\ éques de France en étaient au plus haut point préoccupe^