CHAPITRE VII
ment l'entendre, « cachée dans la foule » ; Marie-Amélie, « dont il n'avait jamais flatté la puissance, mais dont il ne blessait point les longues tristesses * ». Ces deux stations sont le point de départ de sa carrière de prédicateur. Il s'ensuivit une modification dans sa manière : il se livra, plus qu'il ne l'avait encore fait, à l'improvisation. « Il paraît bien, écrit-il, que le mieux pour moi est de m abandonner sur notes rapides, après avoir médité et prié. » C'était la méthode de Fënelon. Agé de trente-quatre ans, à cette limite de la jeunesse et de l'âge mùr, encore dans tout le feu de l'une, et déjà dans la gravité et le poids de l'autre, préparé par l'étude et la prière, et une pratique déjà longue des âmes et de la parole, il abordait la chaire dans les conditions les plus favorables. Immédiatement il prit rang parmi les premiers prédicateurs. Toutefois, ce ne fut là pour ainsi dire que l'aurore de sa renommée comme orateur sacré ; nous le retrouverons, grandi encore, dans la chaire chrétienne, et nous essayerons alors de caractériser sa manière.
Nous dirons de même pour ce qui regarde la direction des consciences. Il avait beaucoup confesse à la Madeleine, malgré l'absorption des catéchismes ; à Saint-Roch, plus libre, il fut, on peut le dire, envahi par les âmes. Et il ne pouvait s'y refuser. On venait à lui de toutes parts ; non seulement les anciens enfants de ses catéchismes et les femmes chrétiennes, mais aussi les jeunes gens et les hommes du monde ; des personnes du plus haut rang comme de la plus humble condition. Ses relations, qui commençaient à fonder pour l'avenir sa grande influence, s'étendaient donc de plus en plus, bien qu'il évitât avec soin de se répandre, n'accordant son intimité qu'à quelques personnes d'élite ; sachant du reste faire tourner ces relations indispensables au bien de la religion et à la gloire de Dieu. Y avait-il dans une famille une de ces âmes difficiles, et éloignées de la foi par le malheur des temps ? On espérait tout pour son salut si on pouvait faire arriver jusqu'à elîe l'abbé Dupanloup. Son zèle et son art pour
1. M. de Snlvandy, réponse à son discours de réception à l'Académie.
les manier et les ramener étaient admirables; et s'il était un orateur, un directeur, il était encore plus, comme on disait, «un convertisseur1». Quel était son secret, sa grâce, sa manière? comment opérait-il auprès des âmes ? Oh ! très simplement : on en pourra entrevoir quelque chose dans un récit qu'il a fait lui-même, et qui le peint trop bien pour que nous puissions l'omettre :
« C'était, dit-il, en 183*3 : j'étais attaché au clergé de Saint-Roch : je fus, un jour, appelé à bénir le mariage d'une jeune personne, très pieuse, qui avait suivi assidûment nos catéchismes de Persévérance, jusqu'à l'heure de ce grand engagement. Je lis le discours d'usage; et je me souviens encore, pendant que je le faisais, que j'eus une distraction ; celui qui me la donnait était un grand homme de six pieds au moins, qui était reste la debout, tout le monde étant assis, me regardant très fixement... Le lendemain, à cinq heures du matin, on sonnait à ma porte; c'était le marié lui-même qui venait me chercher précipitamment pour un malade en danger de mort : ce malade, c'était son oncle même, ce grand homme, qui, la veille, m'avait si singulièrement distrait.
» J'arrivai rue Ooix-des-Petits-Champs, dans un hôtel garni; car venu de province pour assister au mariage de son neveu, il s'était logé à l'hôtel; — je ne passe jamais dans cette rue sans regarder cet hôtel avec émotion. — J'entre; on me laisse avec lui ; je vis le malade, ce pauvre vieillard, étendu tout de son long dans ce lit, et mourant. Je m'approche de lui, et lui aussitôt me tend la main, sans hésitation, simplement, avec quelque chose de loyal et de très net. « Je vais mourir, me dit-il, et je voudrais faire ce qu'on fait en pareil cas. J'ai soixante-quatorze ans... Il y a soixante-deux ans que je me suis confessé... je suis un vieux militaire; j'ai fait toutes les guerres de la Révolution et de l'Empire; je n'ai jamais pensé à Dieu; mais, je ne sais pourquoi... j'éprouve le besoin de ne pas sortir de ce monde sans m'être réconcilie avec Dieu, comme si je l'avais connu. » Touché de sa