‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 87 sur 326 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

franchise et de son accent extraordinairement sincère « Eh bien, dis-je, je vous aiderai, et Dieu nous aidera; les choses sont faciles avec les hommes droits comme vous. » Au fond ce n'était pas si facile, il n'avait pas la première idée ni de la religion, ni du sacrement de pénitence, ni de tout le reste. Je lui dis : « Vous souffrez, offrez vos souffrances au bon Dieu, dites simplement : Notre Père qui êtes au cieux... Je vous salue, Marie. » 11 me regarde alors du fond de son lit, car tout affaibli qu'il était par l'âge et la maladie, il avait encore une énergie extraordinaire dans le regard, et me dit : « Xotre Père qui êtes aux cieux... Je vous salue, Marie... Qu'est-ce que cela veut dire ? je n'en ai jamais entendu parler. » Il en était là, ce malheureux homme ; il était arrivé à soixante-quatorze ans, et il avait tout oublié, jusqu'à ces prières que l'enfance même sait bégayer!... La religion était entièrement effacée de cette àmeî 11 ne restait rien! rien!... Je jetai un regard vers le ciel, et, reprenant courage, je sentis qu'il fallait un miracle, et tout lui révéler en un instant. « Vous avez du savoir cela, lui dis-je; ce sont des prières, les plus belles de la religion ; je vais vous aider un moment; je les réciterai moi-même, vous les réciterez avec moi, et nous retrouverons tout cela. » Et me mettant à genoux au pied de son lit, et tenant sa main dans mes mains, je commençai. Il me laissa dire les deux ou trois premières invocations du Pater, puis quand je fus arrive à ces paroles : « Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés... », tout à coup me serrant la main, et comme se réveillant d'un long sommeil : « Oh! me dit-il, je me souviens de cela... Oui, je crois que, quand j'étais enfant, ma mère m'apprenait quelque chose comme cela... Voulez-vous recommencer?... » Je recommence, et alors tout à coup, du fond de son àme, du fond de ses entrailles et de sa vie la plus éloignée, à travers ces soixante-quatorze ans, à travers toutes ces batailles et toutes ce^ guerres qui avaient passé sur cette vie et tout effacé de son àme, voilà que revient vivant, à ce vieillard, le souvenir de sa mère et des prières qu'elle lui avait apprises,

quand il était tout petit enfant, et voilà que de lui-même il se met à en retrouver une à une toutes les paroles : je les vis sortir de son âme, comme si tout cela y eût été enfoui, et reparaissait tout à coup à la lumière: et s'interrompant à chaque verset : « Oh! disait-il, oui... je me souviens; « Notre père qui êtes aux cieux... » c'est bien cela... « que votre nom soit sanctifié... » c'est bien cela encore; je m'en souviens... « que votre règne nous arrive... » oui, je me souviens d'avoir récite tout cela, oh! comme c'est beau, cette prière!... et arrivé à ces mots : « pardonnez-nous nos offenses)) : i C'est surtout cela, disait-il, dont je me souviens: c'est ce qui ma rappelé toui le reste; manière me faisait dire cela quand j'avais commis quelque faute... * et il acheva ainsi toute la prière. Et puis il me demanda de la répéter avec moi, et il ne se lassait pas de la redire

» Voilà ce qu'avaient été pour ce vieillard ces prières, qu'une pieuse mère lui avait apprises dans son enfance, germes précieux, déposés dans son âme, et longtemps enfouis ; mais enfin, ils étaient là, et au moment suprême, sous un rayon favorable de la grâce de Dieu, ils éclataient et devenaient la lumière de sa dernière heure et de son éternité! Enfin, le voyant fatigué, je lequittai, promettant de le revoir bientôt, et dès qu'il serait reposé. Je revins bientôt effectivement, car je désirais extrêmement lui donner la sainte communion, il communia dans les sentiments de la piété la plus vive... Et je me souviens encore d'une de ces choses, comme il y en a souvent, qui sont pour moi, à elles seules, ainsi d'ailleurs que beaucoup d'autres, des preuves certaines, inattendues, mais éclatantes, de la divinité de Jésus-Christ. Je lui avais laissé un petit crucifix, lui disant qu'il n'y en avait peut-être pas dans son hôtel, et il m'avait répondu, en souriant, qu'en effet il n*y en a pas souvent dans les auberges. Je l'avais vu saisir et presser, de ses mains défaillantes, contre ses lèvres et contre son cœur, ce petit crucifix. Je revins le lendemain à cinq heures du matin. Je demandai de ses nouvelles ; son neveu et sa nièce me dirent qu'il avait extrêmement souffert toute la nuit. Je m'approchai de lui : eux restèrent

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