CHAPITRE VII
tenant, et à V heure de ma mort, et qu'en ce moment, où je vais mourir, elle ne soit pas près de moi. Elle y est, j'en suis sûre; elle prie pour moi, et c'est elle qui va m'introduire au Ciel. »
» Voilà ce que me dit cette jeune femme ; et je vis alors un spectacle que rien ne pourrait retracer, une mort vraiment céleste. Je vis une tendre et frêle créature enlevée, a cette fleur de son âge, à tout ce qui fait aimer la vie, quittant là, sur la terre, un père, un mari dont elle était adorée et qu'elle adorait, un pauvre petit enfant, gage si désiré et si cher ; quittant tout cela, non sans larmes, mais avec une sérénité radieuse, consolant ses vieux parents, bénissant son petit enfant, encourageant son pauvre mari ; et au milieu de ces liens qui se brisaient, de tous ces embrassements qui essayaient vainement de la retenir, ne voyant que le ciel, ne parlant que du ciel, et son dernier soupir a été un sourire à la gloire éternelle... Ce souvenir est pour moi ineffaçable. »
Mais dans cet ordre de révélations et d'émotions sacerdotales rien ne se peut comparer à la mort si admirablement belle du jeune Albert de la Feronnays. Nous avons déjà rencontré ce nom ; c'est cet enfant que l'abbé Dupanloup avait trouvé, le lendemain de la première des premières communions qu'il ait fait faire, en prières et en larmes dans la chapelle des catéchismes, ne pouvant détacher ses yeux du tabernacle. Dans ses incomparables Récits (Tune sœur, Mma Craven a raconté sa rencontre et son mariage avec une jeune Russe, àme d'élite, très pieuse, quoique non encore catholique : au-dessus des joies de la plus pure tendresse, au-dessus de tous les bonheurs de cette terre, Albert mettait celui de voir sa bien-aimée compagne croire, aimer, prier comme lui, et, atteint d'un mal lent, mais implacable, il avait, dans une prière sublime, offert à Dieu sa vie pour l'illumination de celle qu'il aimait. Cette prière devait être exaucée. Car, après avoir en vain demandé au ciel d'Italie le relèvement de sa santé, il allait mourir, à la fleur de l'âge, mais non sans avoir eu la joie de consommer avec celle dont Dieu lui avait fait don l'union d'àme si désirée. Ce fut l'abbé
Dupanloup qui le prépara, par une confession qui devait être la dernière, à une communion qui devait être la dernière aussi, et la première pour Alexandrine, c'était le nom de la convertie. Témoin de ce mystère de douleur et de grâce, l'abbé Gerbet Ta raconte dans des pages suaves. A minuit, dans la chambre du mourant, sur un autel orné des voiles iégers qui avaient servi à la parure nuptiale de la jeune femme destinée à un si prompt veuvage, et comme pour montrer par l'emblème de ce frêle tissu la fragilité des joies humaines même les plus pures, à la lueur des pâles flambeaux qui semblaient moins éclairer le côté de la tombe qu'illuminer celui de l'éternelle vie, en présence de quelques amis dont les larmes muettes, tombant sur les livres de prières, troublaient seules le silence de cette scène auguste, le saint sacrifice fut célébré : au moment de la communion, rompant en deux l'hostie, le prêtre en donna une moitié à Albert, l'autre moitié à Alexandrine ; deux jouis après la séparation avait lieu sur cette terre; mais Albert emportait au ciel avec lui l'âme d'Alexandrine rachetée par son sacrifice, et la pauvre veuve gardait dansson cœur uneconsolation que la divine religion de Jésus-Christ peut seule donner a la plus inconsolable des douleurs, le gage assuré de la réunion sans fin au sein de ce Dieu qui inspire, bénit et sanctifie les chrétiennes amours. Par des spectacles de cette sorte, plus du ciel que de la terre, dans un ministère qui lui rendait si souvent sensible l'action de Dieu, était nourri dans le cœur de l'abbe Dupanloup cet amour des âmes, de la surnaturelle beauté des âmes, qui fut sa grande inspiration,
Le moment d'ailleurs était favorable : sous l'influence de causes multiples, soit lassitude après les excès révolutionnaires, soit déception après les vaines promesses des systèmes, soit retour généreux de justice après la persécution, soit heureux fruit de la liberté, la faveur revenait aux idées religieuses, un mouvement de renaissance chrétienne se manifestait au sein du pays. Pour y aider, n'ayant pas la chaire de Notre-Dame, n'ayant plus lâcha-