‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 2)Chapitre 97 sur 326 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

autre, et que les futurs ministres de l'Eglise fussent aussi bien élevés que pas un homme de leur pays et de leur temps.

Voilà ce qu'il se proposait : voyons ce qu'il va faire.

Dès la première parole qu'il adressa aux élèves, le premier jour, il les enleva. « Il nous parla pendant une heure, dit l'auteur des Souvenirs, nous peignant à nousmêmes ce qu'il nous espérait, nous voulait, nous voyait dans l'avenir : quand nous sortîmes, nous sentîmes déjà vaguement qu'il y aurait un Saint-Nicolas nouveau. »

Vingt-quatre heures après, il les réunissait encore : la première composition dite de niveau était faite, il s'agissait d'en faire connaître les résultats. « Nous nous attendions bien, disent encore les Souvenirs, à quelque chose d'extraordinaire; mais aucun n'aurait pu prévoir ce qui arriva. Les moindres détails de cette séance sont encore présents à ma mémoire, tant nous étions tous surexcités. Il prit sa liste, et il commença à lire : < Classe de seconde... » En ce moment un seconde de l'année précédente fit un tel soubresaut sur son banc, que l'attention de tout le monde fut un moment sur lui. « Eh bien, mon ami, qu'avez-vous? demanda M. Dupanloup. — Je vous demande pardon, monsieur, mais c'est qu'il m'a semblé que vous oubliiez la rhétorique de cette année. — Non, mon ami, je n'oublie rien : il n'y aura pas de rhétorique cette année; vous redoublerez tous, à très peu d'exceptions près. » Et il lut ses listes au milieu d'une stupeur profonde.

» Nous étions trop abasourdis, pour qu'il pût en ce moment nous parler avec fruit. Il nous envoya en récréation, épuiser nos étonnements. Je vois encore cette scène de désolation : personne ne jouait; beaucoup pleuraient; quelques-uns péroraient dans les groupes avec des attitudes et des gestes fort animés: quelques-uns étaient mornes et sombres; les maîtres circulaient, allant de ces douleurs à ces colères, consolant les uns, calmant les autres, mais laissant entrevoir à tous que la résolution du maître était irrévocable. Le soir vint. Alors il nous parla. Il nous fit comprendre d'abord que la mesure adop-

m VIE DE MONSEIGNEUR DUPAS LOUP.

tée n'était pas une punition, mais une nécessité; notre plus cher intérêt était en jeu, il s'agissait de ne pas perdre les années de notre éducation; il s'agissait aussi de rendre les études de Saint-Nicolas assez fortes pour ne pas craindre de rivales : il insista sur cette interprétation du coup d'État dont il venait de frapper l'enseignement et les élèves; il nous prit par l'attrait de la gloire et des succès classiques: il nous remplit d'ardeur, d'émulation et d'espérance : et c'est ainsi qu'il nous lança dans la nouvelle carrière qu'il venait d'ouvrir devant nous. »

Tel fut, dès le début et toujours, son autorité, son extraordinaire ascendant.

Pour établir et maintenir le niveau où il prétendait porter les études, il commença par se livrer à un grand travail qui fut la base de tout : il élabora un vaste plan d'études, qui délimitait chaque classe exactement, et précisait ce qui devait y être enseigné, et d'après quelle méthode. Ce plan a été imprimé tout au long dans le Ier volume de la Haute éducation intellectuelle; et les hommes du métier qui voudront l'étudier de près y admireront une science classique et pédagogique consommée. On a profondément modifié aujourd'hui dans l'enseignement officiel ces méthodes, et peut-être y avait-il lieu de le faire dans une certaine mesure : l'avenir dira si la jeunesse française s'en trouve mieux. Pour lui, les Humanités, c'est-à-dire les lettres classiques, telle était la forme de l'enseignement qu'il donnait: les sciences expérimentales y avaient, comme du reste partout alors dans les collèges, peu de place. Il la leur fit plus grande dans son Petit Séminaire d'Orléans, sans jamais leur sacrifier la philosophie ni les lettres. Toutefois, même dans l'enseignement des Humanités, une lacune peut-être serait à signaler : l'horizon de la critique littéraire aurait pu être élargi, et à côté des grands classiques très justement admirés comme les vrais maîtres, peut-être y aurait-il eu profit à laisser entrevoir, dans quelque mesure du moins, les richesses possibles d'un autre art.

Mais un plan, si beau qu'il soit, ne suffit pas, il faut

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