CHAPITRE VIII
qu'il soit exécuté, et il ne peut l'être que par l'habileté et le zèle des maîtres d'une part, le travail et la docilité des élèves de l'autre. Le grand mérite de l'abbé Dupanloup, cequi le révèle éducateur de premier ordre en même temps que ses écrits le montrent théoricien éminent de l'éducation, c'est sa puissante influence sur tous, maîtres et élèves, qu'il entraînait bon gré mal gré dans les voies où il les voulait faire marcher. « Ceux-là seuls, a dit encore le témoin dont nous invoquions toute à l'heure l'autorité, qui ont connu Saint-Nicolas du Chardonnet dans ces années brillantes de 1838 à 184i, peuvent se faire une idée de la vie intense qui s'y développait. Et cette vie n'avait qu'une seule source, un seul principe, M. Dupanloup lui-même. » Mais aussi il ne s'épargnait pas ; il regardait tout, et dans le dernier détail ; il contrôlait, de même qu'il animait tout, par de perpétuelles interventions personnelles, et par l'ensemble de moyens que nous verrons.
Dans ce plan, qui met sous les yeux d'une façon vivante l'éducation littéraire,' telle qu'elle se donnait à Saint-Nicolas, nous ne signalerons ici que les étapes successives par lesquelles cette éducation passait durant le cours de l'année scolaire. Il y avait, on s'en souvient, les grandes époques du catéchisme ; il y avait aussi les grandes époques de l'année classique, ayant chacune son caractère propre, marquant chacune un progrès spécial à réaliser : c'était le même art savant qui amenait par degrés successifs, au catéchisme, les âmes au point où l'éminent catéchiste les voulait, et au séminaire les études au niveau marqué par lui pour chaque classe et pour toutes. Mais ce qu'il y avait, dans cette distribution de l'année classique, de particulièrement ingénieux, c'était la physionomie qu'il avait su donner à chacune de ces époques, et lharmonie des moyens d'émulation avec les difficultés spéciales que le travail y rencontrait. L'année se divisait donc en trois époques ou trimestres, terminés chacun par un solennel examen : le premier, pendant lequel se faisait la mise en train de tout dans la maison, rattachait Ja nouvelle classe à la classe précédente, et retenait constamment les élèves sur l'étude des éléments et des prin-
cipes. Les moyens d'émulation alors s'attachaient tous à faire entrer les enfants dans le travail, et à provoquer l'élan, l'ardeur. Le second trimestre, qui coïncidait avec l'époque la plus triste de la saison, les pluies, les froids, les brumes, les mettait pleinement dans le travail propre à chaque classe : c'était le temps des grands efforts, des vraies prouesses ; tous les moyens d'émulation étaient combinés alors pour faire aux. enfants une atmosphère intellectuelle et morale aussi chaude, aussi pure, aussi pénétrante, que l'autre atmosphère était sombre et laborieuse. Le troisième trimestre, enfin, qui courait de Pâques à la fin de l'année, pendant le beau printemps, recueillait et déployait les fruits du travail précédent. Les moyens d'émulation s'accordaient avec cette face nouvelle du travail, et aussi avec la face plus riante de l'année : c'était l'époque du vif enthousiasme, des fruits du labeur goûtés dans un labeur plus joyeux et comme triomphant. Et par une coïncidence qui n'était pas fortuite, par une heureuse disposition des temps et des saisons, ou plutôt, disait-il, par une religieuse inspiration de nos pères, il se trouvait que ces trois époques de l'année classique s'harmonisaient merveilleusement aussi avec les époques de l'année chrétienne, et les grandes fêtes littéraires avec les grandes fêtes religieuses, de telle sorte que la religion, cet autre et supérieur moyen d'éducation, venait prêter à tout le mouvement classique, à tous les travaux intellectuels de la maison, sa vertu secrète, sa puissante influence de plus.
Le fait est que l'abbé Dupanloup réussit à mettre dans sa maison une ardeur, une émulation extraordinaires pour le travail, et que cette émulation et cette ardeur enfantaient des entreprises dont le récit paraît fabuleux. En dehors des devoirs prescrits, nombre d'élèves, ou même des classes entières, sous la direction des professeurs, en faisaient de surérogatoires. On traduisait ainsi un chant d'Homère ou de Virgile, une tragédie de Sophocle, un livre de Tite-Live ou de Tacite. Une classe un jour entreprit un thème gigantesque : c'était tout simplement la traduction d'un ouvrage entier de Montesquieu, Grandeur