CHAPITRE VII
de M. Thiers et de l'évèque, M. H. de Lacombe, faisait savoir à Ms'" Dupanloup.
(( Tours, 24- octobre 1870. Monseigneur, je suis bien touché de vos constantes bontés pour moi, et je vous en remercie de cœur. Je remercie également le général baron de Tann de son extrême obligeance; mais les sauf-conduits qui me sont adressés ne sont pas précisément ceux que j'attends, et dont j'ai besoin pour continuer ma difficile mission. Vous savez sans doute. Monseigneur, que la Russie, l'Angleterre, l'Autriche, l'Italie, ont proposé aux puissances belligérantes le principe d'un armistice qui donnerait à la France le temps de convoquer une assemblée nationale. J'ai accepté la mission, suite et continuation de celle que j'ai remplie depuis quarante jours, de venir à Tours, puis d'aller à Paris soumettre au gouvernement dont j'avais reçu les pouvoirs la proposition des puissances neutres. Mais cette manière de procéder suppose que, après être venu à Tours et avoir reçu de la délégation siégeant en cette ville les pouvoirs nécessaires, j'irais en chercher à Paris la confirmation. Si j'agissais autrement, je me présenterais au quartier général prussien sans mandat suffisant, et je ne pourrais rien faire d'efficace. Il y aurait un autre genre d'irrégularité dans cette manière d'agir. Sa Majesté l'empereur de Russie a bien voulu, de Pétersbourg, demander pour moi, à Sa Majesté le roi de Prusse, des sauf-conduits pour m'introduire à Paris, et en sortir immédiatement, afin de me rendre au quartier général prussien, et y négocier l'armistice proposé, si j'y suis autorisé à Paris. C'est cette demande, appuyée par le cabinet britannique, à laquelle je dois attendre une réponse, et je serais bien heureux de la recevoir par M. le général baron de Tann, et de passer dès lors par Orléans... Je lui serais bien reconnaissant de me faciliter ainsi l'accomplissement d'une mission difficile, que j'accepte par amour de mon pays, et par le vif désir d'une paix qui fasse cesser entre deux grandes nations une cruelle et désolante effusion de sang. >>
Le général de Tann répondit : « C'est à Versailles que M. Thiers aura le sauf-conduit pour passer nos lignes et
entrer dans Paris, aussitôt qu'il y arrivera, avec l'autorisation déjà donnée. »
Le 28, M. Thiers arrivait à Orléans et était reçu à l'évéché. Ce fut là qu'il apprit la nouvelle foudroyante de la capitulation de Metz. Il en fut atterré. Son principal argument lui échappait : nous navions plus d'armée î II partit cependant le lendemain, emmenant avec lui un député d'Orléans, M. Cochery, et vit encore sa négociation traversée par l'incroyable révolution du 31 octobre et aussi par la proclamation belliqueuse de M. Gambetta après la capitulation de Metz. On ne s'entendit pas. Cet échec nous coûta la Lorraine et deux milliards. M. Thiers revint triste à Orléans, accompagné par un officier prussien; et le lendemain, au moment où, avant de partir pour Blois, sa voiture déjà attelée dans la cour de l'évéché et son déjeuner servi, il traversait la salle synodale pour aller se mettre à table, apparut, débouchant par le grand escalier, le général de Tann. M. Thiers, s'excusant sur l'imminence de son départ, pria le général de vouloir bien permettre qu'il le reçût dans la salle à manger. Le général assista donc simplement à ce déjeuner, auquel il ne prit aucune part. Voilà l'incident qui donna lieu plus tard à des calomnies si persistantes, qu'à la fin l'évèque, après les avoir longtemps dédaignées, se décida à les mettre à néant par une vigoureuse lettre à la République française; et la presse hostile se le tint désormais pour dit ^
Cependant larmée de la Loire s'avançait vers Orléans de deux côtés à la fois, par Gien et par Beaugency, pour enserrer entre son demi-cercle et le fleuve le corps d'armée bavarois. Mais le général de Tann, que ses eclaireurs, lancés par lui dans toutes les directions, servaient merveilleusement, résolut de ne pas nous attendre et de prendre l'offensive. Il se porta donc à la rencontre du général d'Aurelle, dans l'intention, s'il le battait, de se retourner sur le général Martin des Pallières, qui arrivait de l'autre côté, et, s'il était battu, d'opérer sa retraite sur Paris. La