‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 105 sur 259 · CHAPiTRE VU · texte numérisé non relu

CHAPiTRE VU

centre était enfoncé à Arthenay et à Chevilly, et notre armée rejetée en désordre dans Orléans. Quelle journée pour nous d'angoisses inexprimables que celle du dimanche i décembre! Un pêle-mêle affreux; des ordres contradictoires; une complète inaction : ni oh ne prit position dans les défenses préparées pour se battre, ni on ne profita des cinq ponts de la Loire pour opérer la retraite^; et du haut des tours de la cathédrale on pouvait voir se former les lignes régulières de l'armée prussienne qui investissait Orléans. Vers le milieu du jour, cependant, quelques coups de canon se firent entendre, les derniers, tirés, dit-on, «à la batterie des Acacias, par le prince de Joinville et les marins. Le prince vit le soir l'évêque une dernière fois, lui laissa une forte somme pour les blessés, et passa la Loiret Le 5, au matin, nous avions six mille prisonniers !

La seconde occupation fut plus dure que la première. Le prince Frédéric-Charles eût peut-être été mieux inspiré en se montrant plus chevaleresque. « Il aurait du se souvenir qu'un grand capitaine, de plus haute volée que la sienne, vainqueur d'une France moins prise au dépourvu, le prince Eugène, s'était honoré devant l'histoire en honorant Fénelon à Cambrai \ » Les Prussiens arrivaient irrités de la reprise des hostilités devant Orléans, et de la patriotique lettre de l'évêque après Coulmiers. Deux choses les avaient blessés dans cette lettre : une allusion à leur dureté envers la France, et le récit de la délivrance d'Orléans par saint Aignan. L'évêque avait dit : « Ils rabattraient peut-être enfin de leurs orgueilleuses prétentions, ces envahisseurs, auxquels naguère on demandait la paix, mais une paix qui ne mutilât et ne déshonorât pas la France ; et qui n'ont pas voulu ! » Puis il avait pu-

1. Outre le pont d'Olivet et celui du chemin de fer, il y avait trois ponts de bateaux sur le fleuve.

2. Le prince, muni d'une lettre de l'évêque, fut reçu et passa la nuit chez le curé de Saint-Hilaire. .

3. M. Hilaire de Lacombe, Souvenirs de Vinvasion [Correspondant).

remeiit et simplement cité la belle page de Grégoire de Tours sur saint Aignan et Attila. C'est de cela que les occupants le voulurent punir. Donc, le lundi 5 décembre, vers dix heures du matin, comme il était tristement mais paisiblement à son travail, tout à coup un bruit inaccoutumé se fit entendre: il regarda : des soldais prussiens apparaissaient, l'évèché était envalii. « Attendons, » dit-il tranquillement. Quelques instants après entre dans son cabinet, accompagné de deux soldats, un capitaine prussien, qui commence par lui dire : « Vous m'avez fait attendre cinq minutes; » et qui, d'un ton comminatoire, lui intime l'ordre de mettre à la disposition du général commandant le 3' corps toutes les chambres de l'évèché, L'évèque réclama en faveur de ses vicaires généraux ; le brutal soldat fit mine de dégainer. Mais un regard foudroyant et quelques paroles énergiques de l'évèque lui eurent promptement fait modifier son attitude. Tandis que conduit par l'un de nous, faisant sottement résonner son sabre (s'imaginait-il faire peur?) et répétant (il le prouvait bien !) : « Nous ne sommes pas des Huns, nous sommes des gens civilisés )), il allait reconnaître les chambres disponihles^, un autre officier plaçait deux sentinelles à la porte du cabinet de travail de l'évèque. On le laissa néanmoins circuler dans sa maison'-.

1. Un incident comique se mêla à ces tristesses. Deux autres officiers, quelques instants après, vinrent demander à l'évèque de faire préparer un dîner pour quatre-vingt-dix personnes. Et ils en détaillèrent le menu. Il fallait du Champagne. « Je n'en ai pas. — Mais vous donnez bien quelquefois à dîner? — Oui, mais jamais il n'est entré une goutte de Champagne ici. » Ils voulurent y aller voir et revinrent stupéfaits. " C'est vrai, il n'y en a pas. Eh bien, nous n'aurions jamais cru qu'un évêque aussi célèbre en Allemagne n'avait pas (le Champagne chez lui. » L'évèque s'est souvent égayé depuis à raconter ce trait de mœurs prussiennes.

2. Voici exactement comment la chose s'est passée. Tandis que, dans le vestibule de l'évèché occupé par une centaine de soldats, avait lieu une scène très vive entre le grossier capitaine et nous, un autre capitaine s'approche et nous dit fort poliment : c Monsieur l'abbé, je ne suis pas militaire, moi, ni Prussien; je suis un homme de loi, et j'ai honte de ce qui se passe ici. Mais j'ai une mission à remplir. Je dois visiter le bureau de l'évèque. Voudriez-vous me l'in-

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