‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 121 sur 259 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

trône de Victor-Emmanuel. Fallait-il placer la France entre un échec diplomatique ou une guerre? Evidemment la France ne pouvait pas faire la guerre. Mais les partisans de la République n'avaient pas manqué de trouver là une arme terrible dans les dernières élections contre les candidats conservateurs, et un thème de déclamations incessantes contre le clergé. Cependant une proclamation solennelle des droits du Pape, une protestation contre les attentats de l'Italie, devaient-elles nécessairement amener la guerre? Les rapporteurs, MM. Pajot et de Tarteron, ne le crurent pas, et conclurent au renvoi des pétitions au ministre des affaires étrangères, c'est-à-dire à leur prise en considération. M. Thiers, qui parla après eux, maintint sur l'unité italienne, et sur l'indépendance nécessaire, et par conséquent sur la souveraineté du Saint-Père, ses idées de 1849 et de 1865. « Vous me dites de ne pas accepter cette doctrine avilissante du fait accompli ; ma conscience se révolte contre cette doctrine. » Et il fit des déclarations comme celle-ci : « Il y a à maintenir Tindépendance religieuse du chef du catholicisme; oui, il v a en cela un grand devoir à remplir, un devoir supérieur que nous ne négligerons pas. » Il insistait toutefois sur les embarras de la situation, et la politique pacifique qui devait être celle du gouvernement.

L'évèque d'Orléans prit la parole après M. Thiers. On attendait non sans quelque curiosité ce discours : l'orateur de la chaire serait-il aussi un homme de tribune? Il le fut, et par le tact, la mesure, les hautes convenances, la sagesse de son langage, il apparut du premier coup orateur polititique, tout en restant avant tout évèque, et en gardant, avec l'accent épiscopal, le souffle, la flamme, l'élévation et l'autorité habituelles de sa parole ; ce qui lui dessina tout d'abord une physionomie à part parmi les orateurs de cette Assemblée.

«Parce que la France ne veut pas faire la guerre, s'écria-t-il, est-ce donc qu'elle ne peut rien, ni pour le Pape, ni pour personne? Vous seriez trop humbles si vous le croyiez...

» Le gouvernement et l'Assemblée ont remis debout la

patrie; la France, encore meurtrie, n'excite pas encore la crainte, mais elle ne demande plus la pitié. (Bravo!)

j) Elle mérite, elle obtient le respect; elle compte de nouveau, et qu'elle me permette de le dire — c'est un de ses plus dévoués serviteurs qui lui parle — si elle veut être a la fois ferme et modeste, elle pèsera désormais encore tout ce qu'elle vaut dans les conseils de l'Europe.

j> Si vous n'avez plus la puissance d'être seuls à sauvegarder le Saint-Père envers et contre tous, donnez-vous au moins l'honneur d'être les premiers à demander que l'Europe le garde avec vous... Il est impossible que dixhuit siècles de grandeur et de bienfaits aboutissent à faire du successeur de Pierre le chapelain plus ou moins mal pavé de Victor-Emmanuel. »

C'est dans ce discours que, démontrant l'importance de la religion, même au point de vue social, il disait :

« Xon, qui que vous soyez, vous ne fonderez jamais ni une république, ni une monarchie, ni une l'orme quelconque de société régulière, sans relever les âmes et les caractères, les mœurs et les familles, et vous ne les relèverez pas sans les rattacher à Dieu !

» Sans Dieu, vainqueurs ou vaincus, vous ne saurez que vous écraser et vous dévorer les uns les autres : témoin 93 et la Commune!...

» LaFranceattendDieu,et Dieu attend la France aussi... Il est son premier et infaillible prétendant, et son drapeau est incontesté... C'est la croix, la croix secourable pour tous, la croix qui a sauvé le monde!... d Ce fut alors qu'il poussa ce cri :

«Ah! vous vous plaignez quelquefois que la religion vous menace; non, elle vous manque! »

S'associant donc à ses vénérés collègues, les évêques pétitionnaires, il conclut par ces paroles :

(( Je vous supplie de ne pas marchander à la religion la place qui lui convient dans la régénération de la France; je vous supplie de ne pas diminuer, sans le vouloir, le rang de la France dans le conseil des nations européennes; je vous supplie d'écouter la voix des évêques parlant au nom de leurs devoirs et des vôtres. Je supplie

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'^'^' l'Assemblée de vouloir bien renvoyer leurs pétitions à MM. les ministres, et par eux à l'illustre président du CiOnseil. )>

Ces dernières paroles, il les avait discutées et arrêtées avant de monter à la tribune dans l'une des galeries du palais de Versailles avec un de ses collègues à l'Assemblée, M. le vicomte de Meaux : ce ne fut pas sans étonuement et admiration que l'homme politique entendit Févêque ajouter, d'une voix lente et solennelle : « Placé au sommet des honneurs par la confiance universelle, et arrivé aussi par le cours des années au sommet de la vie, il sait mesurer de ces hauteurs le prix des choses éter-

-■ , nelles. » (Approbation et bravos à droite.)

II Remontant alors à la tribune : c( Je suis profondément (i*^ «I louché, dit M. Thiers, des témoignages de confiance que

' je viens de recevoir d'un grand évêque, d'un noble citoyen {Approbation à droite), d'un sincère ami de la liberté, et d'un orateur grandement éloquent. )) Mais, craignant que l'évêque ne Teût engagé un peu plus qu'il ne le voulait, sans rien retirer de ce qu'il avait dit pour la cause du Pape, il insista plus fortement sur la nécessité pour lui de ne pas faire d'imprudences. Les ordres du jour se croisèrent à la tribune : M. Thiers en adopta un qui, sans renvoyer les pétitions au ministre des Affaires étrangères, s'en remettait complètement, pour défendre l'indépendance du Saint-Père, « à la sagesse et au patriotisme du chef du pouvoir exécutif».

Telle était alors l'autorité de M. Thiers sur l'Assemblée que cet ordre du jour peut-être allait être voté. Mais tout à coup apparaît à la tribune M. Gambelta, qui déclare se rallier avec ses amis à cet ordre du jour. C'était lui enlever sa signification favorable au Pape, sur laquelle avait tant insisté l'évêque d'Orléans: c'était mettre M. Thiers avec la gauche. Un député catholique, M. Relier, immédiatement repoussa l'ordre du jour. « Si la discorde ici prenait une voix, s'écria M. Thiers, elle prendrait celle de M. Relier. — Non, réplique M. Relier, ce que je repousse, ce n'est pas l'union, c'est l'équivoque. » On était en effet en pleine équivoque. La séance devint orageuse; l'Assemblée oscil-

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lait comme une mer sous les coups du vent. M. Thieri M. Gambetta, reparurent à la tribune. Une seconde, uk troisième- fois l'évêque d'Orléans y remonta aussi, poi ramener M. Thiers de la gauche à la droite, et il y réussi

«Je suis peu, très peu même, dit-il, au courant d( agissements, et, si je puis me servir de ce mot, de la str; tégie parlementaire : de sorte que, dans ma simplicité, j suis étonné de l'agitation qui nous émeut tous.

» On dit qu'il y a là un piège, une équivoque. {A gauchi Ah! ah!) Permettez, Messieurs, je ne dis pas que cela soil je ne suis pas assez connaisseur pour cela. {On î'it.) Mai! en tout cas, je trouve qu'il est très facile de dissipe l'équivoque, s'il y en a une. Le nom de M. Gambetta n'ei pas par lui-même un épouvantail ; si M. Gambetta admei dans le sens de M. Thiers, les sentiments et les pensée que M. Thiers a exprimés... je n'ai rien à dire, et je sui heureux que nous n'ayons qu'une pensée sur le poii très grave qui nous occupe. » (Applaudissements.)

Ainsi forcé de s'expliquer, M. Gambetta ne le lit d'abor qu'à demi; l'évêque d'Orléans remonta à la tribune, fi cette fois plus précis et pressant encore : alors M. Gara betta se démasqua complètement, et force fut à M. Thien que la gauche avait paru entraîner, de se retourner vei la droite, et d'accepter le renvoi des pétitions au ministr des Affaires étrangères, comme le réclamaient les rappoi teurs, l'évêque d'Orléans et M. Keller : ce l'envoi fut vot par 431 voix contre 8:2.

Le lendemain, le Correspondant écrivait : « Qui pou vait parler ainsi dans une Assemblée française, à cett tribune où montaient hier Millière et Delescluze, où peu vent monter demain MM. Michelet et Naquet? Qui, si c n'est ce grand évêque que toutes les causes nationales tous les dangers de l'Eglise et de la patrie ont trouvé de bout sur la brèche depuis un quart de siècle? Si i Chambre entière, par ses ovations d'enthousiasme, si tou les journaux, les nombreux journaux hostiles comme le rares journaux amis, n'avaient pas déjà célébré d'un même voix l'incomparable effet produit par cette élo quence d'évêque si nouvelle dans une tribune politique

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