CHAPITRE IX
d'être forcé de nouveau à le combattre. Mais je le ferai, parce que c'est pour moi an devoir impérieux. Toutes les raisons, en effet, qui m'avaient déterminé à repousser, en 1863, la candidature de M. Littré subsistent aujourd'hui, aggravées encore, je puis le dire, par les événements au lendemain desquels cette candidature surgit.
» J'avais combattu en lui l'athéisme, le matérialisme, le socialisme. Tout en respectant un aveuglement que je crois sincère, et y compatissant, il m'avait paru impossible que l'Académie put admettre aux premiers honneurs de l'esprit français un écrivain dont toutes les œuvres n'étaient qu'une propagande infatigable au proiit de ces erreurs fondamentales, et une guerre permanente contre toutes les vérités premières sans lesquelles aucune société ne peut vivre. Il me semblait que donner un siège à l'Académie à l'apôtre des doctrines les plus subversives de tout ordre religieux, moral et social, c'était élever un piédestal aux doctrines elles-mêmes, et grandir ainsi l'autorité d'une école dont l'influence sur les ouvriers et sur la jeunesse contemporaine a été désastreuse. »
Il montrait donc de nouveau, avec une abondance écrasante et effrayante de citations prises dans ses écrits les plus récents, M. Littré persistant dans ces doctrines.
On avait dit, et là éclate bien, qu'on nous pardonne de le dire, la légèreté de certains hommes graves, que le positivisme, — c'est-à-dire l'athéisme et le matérialisme, — n'était plus le danger du moment; que toute la question alors était de savoir si la forme du gouvernement serait républicaine ou monarchique, et qu'en tout temps il fallait prendre les questions où elles en étaient ; que si le positivisme, athée et socialiste, redevenait le péril, on verrait ! A quoi l'évêque répondait :
(( Je ne puis accepter la question dans ces teruies, ni voir là, Messieurs, la vérité de la situation... Que la France soit républicaine ou monarchique, ce qui importe, c'est que, république ou monarchie, elle ne soit ni matérialiste, ni socialiste ; qu'elle ne descende pas plus bas qu'elle n'est descendue ; qu'elle ne retombe plus aux
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mains de ceux auxquels elle a été une première fois livrée.
» C'est là où je vois la question et le danger. Et c'est dans cette vue et dans cette crainte que je suis contraire à l'élection de .Al. Littré. Elle serait à mes yeux un encouragement pour le matérialisme et le socialisme, en les élevant, dans la personne de leur chef, intellectuellement et moralement, aussi haut qu'on puisse le faire. »
On avait objecté aussi la liberté de conscience; à quoi il répondait :
« La liberté de tel ou tel candidat reste ce qu'elle est : la liberté des membres de l'Académie consiste à voter pour ou contre.
y> Et ma liberté à moi, comme à chacun de mes confrères, consiste à combattre ou à appuyer, selon mes convictions, telle ou telle candidature.
» La liberté ne peut être le désarmement; elle est l'usage d'armes loyales, à savoir la discussion publique, qui éclaire et permet la libre défense...
» Quand tel candidat me dit : « Mes pensées sont-elles libres? » je lui réponds : « Oui, mais à vos risques et périls. » Quand il ajoute : « Mes pensées sont-elle s bonnes? sont-elles dignes de la plus haute récompense? )) je lui réponds : « Non. »
» S'il ajoute : <<; Mon style est pur et ma vie est honnête», je réponds : « Votre vie, je la respecte; mais votre style c'est le manteau de vos pensées, et nos palmes sur ce manteau aideraient vos pensées à faire lêur chemin: je vous les refuse, et je prie l'Académie de ne pas vous fournir la tribune et le piédestal. »
Toute cette discussion était calme et grave, et se maintenait dans les limites de la plus exquise politesse académique. A la fin, cependant, s'élevant plus haut que l'Académie elle-même, et regardant la France, l'évéque se laissait aller à un de ces mouvements d'àme qui étaient le caractère et la puissance de son éloquence :
(( Quoi! vous voulez sauver la France, et c'est ainsi que vous vous y prenez! Une glorification solennelle du matérialisme et du socialisme, voilà ce que vous imagi-
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nez pour elle, en ce moment où elle penche au bord de tous ces abîmes!
» On a tout enlevé à ce malheureux pays, la paix, la sécurité, les croyances, Jésus-Christ, la rédemption, la croix: et le peu qui lui reste, Dieu, l'àme, la loi, la liberté morale, la vie future, vous le livrez?
» Que voulez-vous donc, et quels coups faut-il que vous receviez?... »
Après avoir achevé, le 25 décembre au matin, ces pages, écho de ses paroles à l'Académie, le pieux et militant évêque alla, l'après-midi, reposer son àme au Salut de Noël, à Saint-Suipice, et il écrivait au retour : « Ce seul moment est une récompense suffisante de mon travail. Quelle vue claire et quel sentiment doux et profond Dieu m"y a donné de cette première page de l'histoire de Notre-Seigneur! C'est sensiblement et absolument divin ; d'une pureté, d'une clarté infinie, dans la simplicité et la grandeur... J'ai longtemps prié, paisiblement, dans cette douce lumière. »
Malgré tout, M. Liltré fut nommé. Le soir même révêque d'Orléans, chez son ami, M. Ch. Maury, écrivit au directeur de l'Académie ce simple mot : « J'ai le regret de ne pouvoir plus continuer de faire partie de l'Académie française. »
Cet acte fier et grave atténua le scandale de cette élection. D'innombrables adhésions arrivèrent à l'évêque d'Orléans. A l'Assemblée, deux témoignages bien significatifs lui furent donnés par ses collègues : les membres de son bureau, le 14% le nommèrent leur président: les membres de la commission pour l'examen d'un important projet de loi de M. Jules Simon sur l'instruction primaire firent de même. Mais cette détermination de l'évêque d'Orléans n'agréa pas à tous, même parmi ses amis; et surtout elle ne fut pas du goût du Journal des Débats. Ce journal attaqua violemment Tévéque, lui reprocha « l'emportement de sa décision », son (^ esprit de domination », et menaça sa démission (.( des réflexions les moins mélancoliques de la galerie ». Telle était la .hauteur de vues à laquelle il s'élevait. L'évêque en prit
occasion de redire, pour !e public, dans une vive réponse au Journal des Débats, les raisons de sa conduite, et d'exprimer pour les doctrines qui n'avaient point arrêté l'Académie « son éclatant mépris ». Sa forte lettre se terminait par ces paroles :
« A l'Académie, j'ai toujours rencontré, je le redis avec vous, et avec reconnaissance, les respects de mes adversaires aussi bien que de mes amis ; oui, Monsieur, il y avait là, dans cette confraternité, des liens, un plaisir et un honneur qu'on n'a pu se résoudre à sacrifier qu'à un devoir. A cela près, je vois que nous n'entendons de même ni le rôle de l'Académie, ni le péril de la société, ni les conséquences des doctrines subversives, ni l'usage de la liberté. Mais ce n'est pas vous, c'est le grand public français, sérieux et conservateur, que j'accepte ici pour juge. Non, Monsieur, les hommes graves ne trouvent pas. dans un tel incident, motif à s'égayer. Et ceux qui seraient tentés de le faire donneraient une preuve de plus de l'incurable légèreté qu'on nous reproche. Vous avez, au Journal des Débats, malgré votre littérature, bien de ces légèretés fatales à l'intelligence et à la conscience publiques. Vous êtes de ceux qui, après le congrès de Liège, me disaient : « Ce sont des enfants! » C'est à vous que je répondais : (( Ces enfants-là, dans dix ans peutêtre, seront vos maîtres! » Ils n'ont pas attendu dix ans, et hier ils siégeaient à la Commune de Paris, et vous avez pu lire leurs noms au bas de quelques-uns de ses décrets.
» Que l'on continue à avoir en France si peu de souci moral des hommes, de tels compromis et de telles défaillances, non seulement à TAcadémie française, mais ailleurs, et de nouveaux malheurs ne se feront pas attendre. )>
L'Académie n'accepta pas la démission ; l'évéque la maintint; mais, comme il était désormais académicien malgré lui, et que l'indemnité que l'Académie distribue à ses membres continuait à lui être attribuée, quoiqu'il ne la reçût pas , il disposa dans son testament que cette somme accumulée serait réclamée après sa mort et don-