‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 133 sur 259 · CHAPITRE iX. 2i · texte numérisé non relu

CHAPITRE iX. 2i

éleclions de sa commune, dont il était maire, elle partit avec son médecin, M. Caille, et la sœur de celui-ci, et des provisions de toute sorte pour nos soldats. Mais elle tomba malade en arrivant à Neuchàtel, et quand M, de Menthon, mandé par le télégraphe, arriva, il était trop tard^

i. M. A. de Costa a consacré à cette noble femme une belle page dans le Correspondant, article intitulé Deux éducateurs, l'évêque d Orléans et le philosophe de Genève:

« Aux côtés du Français sans peur, l'évêque voulait la Française sans reproche. Sa dernière pensée fut pour elle.

» Parmi tant de nobles visions qui se disputaient son souvenir, alors que mourant il cherchait encore à fixer les traits de cette femme, il en est une qui a dû lui apparaître radieuse entre toutes, car son nom rattachait l'un à l'autre deux pays chers au cœur de l'évêque, la Savoie et l'Alsace.

» Là-bas, non loin des Charmetles, se dresse un vieux château où l'évêque aimait à se reposer quand il revenait vers nos montagnes, comme l'aigle revient à son aire, après ses longs vols dans la tempête. Chacun vous dira son nom, car Menthon tient aux entrailles du pays. Chacun vous racontera que là est né saint Bernard, le fondateur du célèbre hospice; que là se voit, dans la chambre du saint, la fenêtre par laquelle il s'enfuit la veille de son mariage. Depuis mille ans on se redit cette histoire autour de Menthon...

» Une femme, venue d'Alsace, habitait cette noble demeure. En changeant de nom elle n'avait pas changé son cœur, et « le vieux sang français n'oublia jamais de couler dans ses veines ».

» Pendant plus de vingt ans l'évêque l'avait façonnée, comme s'il eût pressenti qu'un Jour son petit pays donnerait, par elle, à son grand pays, la personnification sublime de la femme chrétienne et française.

» Il l'avait voulue tout entière à Dieu, non pas derrière les grilles d'un couvent, mais au milieu de nous, comme un exemple. Chez elle, il avait fait l'esprit sans recherche, le cœur sans arrière-pensée, la bonté sans effort, la charité sans ostentation. Il avait donné à sa vie le travail pour règle, le dévouement pour but, le sacrifice pour inspiration...

» Aussi, lorsque cette femme vit la France envahie, son àme vibra, ou plutôt son cœur s'émut comme s'émeuvent les cœurs blessés dans leur plus cher amour.

» On sait cette histoire. Nos désastres avaient, pareils au roulement de la foudre, des échos effrayants dans la montagne. Le tonnerre a, dans la montagne, des échos longs et sinistres, comme on ne les entend pas ailleurs.

B Mais voilà qu'un cri de suprême angoisse se fit entendre. Notre dernière armée était jetée en Suisse. La fatigue, la maladie, plus

L "année suivante, autres blessures : l'évèque d'Orléans perdait cet ami si cher, ce prêtre éminent, qui aura été un des premiers philosophes et un des premiers écrivains de l'Eglise en ce siècle, le P. Gratry; et, peu de temps après, M. Cochin. Brisée par les malheurs publics, les fatigues du siège, les mécomptes de la politique, les angoisses patriotiques et religieuses, les travaux administratifs, la noble et délicate nature de M. Cochin succomba. Le 15 mars 187^, l'évèque d'Orléans vit mourir cet ami incomparable, si riche en toutes sortes de dons, si abondant en ressources, si ingénieux en dévouement ! Belle et pure existence, tout entière consacrée à Dieu, aux pauvres, à la patrie, comme le dit si simplement et si éloquemment sa pierre sépulcrale à l'hospice Cochin, car c'est là qu'il repose au milieu des pauvres qu'il a tant î\imés et servis. Chrétien accompli, homme de bien dans la plus complète acception du mot ; et si charmant et grand esprit I L'évèque d'Orléans le vit plusieurs fois pendant sa maladie, et lui donna sa dernière communion. Dès la première invasion du mal, il comprit qu'il ne devait pas se relever. (,< Ma tète est foudroyée, dit-il à l'évèque; je sens que je m'enfonce dans la mort. Je meurs dans la foi de l'Eglise catholique, soumis et croyant. » Et comme l'évèque essayait de lui donner quelque espérance: « Ah ! répondit-il admirablement, je ne désire vivre que pour servir Dieu, et mourir que pour le rencontrer. » Quelles paroles que celles qu'il laissa à ses fils dans son testament, et quel héritage qu'une telle mémoire! « Que mes fils se rappellent que leur famille s'est élevée lentement par le travail, le dévouement, la probité, une religion profonde et pratique ; qu'ils l'imitent et la continuent, cherchant avant tout le vrai, faisant le bien, songeant toujours à leur salut, non à leur fortune ou à leur ambi-

meurtrières encore que les balles, couchaient nos soldats par longues files, dans les neiges. Ils avaient tout donné, il ne leur restait plus de sang dans les veines pour racheter la patrie de TAlsacienne. Elle vint alors leur apporter le sien. Mourante, elle quitta la demeure oîi elle avait tant prié, tant pleuré pour la France, et bientôt elle tombait au chevet de nos blessés... »

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