CHAPITRE X
de dire à la comtesse une de ces paroles consolantes dont il avait le secret : cette lettre admirablement chrétienne toucha l'évêque jusqu'au fond de Tàme, mais renouvela toute sa douleur de voir de tels princes, une telle maison de France, non encore unis aux yeux du pays, et la monarchie, seul salut de ce pauvre pays, non encore prête! On le savait si triste, que le bruit même se répandit qu'il songeait à quitter la vie politique. Et, de fait, cette pensée lui était venue dans ses méditations solitaires à Lacombe. L'éloignement de son diocèse lui était aussi <( une grande tristesse. Le peu de visites, écrit-il, que j'ai pu y faire en le traversant, m'était une douceur ». Au contraire, quand il y pouvait séjourner quelque temps, comme il le fit après ce voyage, du 15 octobre au 11 novembre, alors il avait « trop à faire ». Mille soins l'accablaient, et les âmes aussi, ces chères âmes dont la culture assidue était la grande joie de son cœur d'évêque, revenaient empressées. Non pourtant que son diocèse et les âmes souiïrissent de son absence autant que cela aurait pu être : l'organisation établie par lui était là; les archidiacres, expérimentés, zélés, étaient là ^; les procès-verbaux de chaque conseil lui étaient régulièrement envoyés chaque semaine, et de Versailles il pouvait suivre la marche des affaires, et décider les plus importantes; et pour les âmes, sa correspondance suppléait d'une certaine façon à sa présence. Mais faisait-il à cette assemblée assez de bien pour y rester? Emu, M. de Falloux, dans une inspiration de son amitié et de son patriotisme, lui écrivit de Rochecotle, où il se trouvait en ce moment, Ja lettre svivante :
1. C'étaient alors MM. Desbrosses et Rabotin, Clesse et Bougaud. — Il y avait, outre les quatre archidiacres, d'autres vicaires généraux encore au conseil épiscopal, car il croyait qu'il fallait multiplier autour de lui les hommes d'action pour multiplier l'action. Nous nommerons, parmi nos collègues les plus émments, après le vénérable M. Benech, si longtemps Supérieur du Grand Séminaire, le Supérieur actuel, M. Branchereau ; M. Gaduel et M. l'abbé Guthlin, qui vint cette année-là même d'Alsace remplacer le plus intelligent peut-être des secrétaires particuliers de M^' Dupanloup, l'abbé Couvreux, malade : M. Guthlin, qui fut aussi vicaire général très cher à l'évêque d'Orléans.
-J5U VIE DE MO.NSEIGNEUll DUPANLOUP.
((Alil sans doute, bien cher et bien vénéré ami, je comprends tous les dégoûts qui abreuvent votre àme, et^ par conséquent, les douceurs relatives que vous offrirait une retraite absolue; mais est-ce pour les douceurs que nous sommes en ce monde, et est-ce à vous, le vaillant par excellence de notre siècle, qu'il faut rappeler la devise des simples ouvriers de Lyon en 1831 : <( Vivre en travaillant, ou mourir en combattant »? La vraie souffrance, dans un siècle comme le notre, la seule cruelle, et je le sens bien au fond de mon âme, ce n'est ni Foutrage, ni l'ingratitude, ni l'injustice; c'est l'impuissance, et, grâce à Dieu, vous n'en êtes pas, vous n'en serez jamais là. Vous avez eu dans l'Assemblée, comme vous avez parmi les catholiques d'un bout de l'Europe à l'autre, le rôle incomparablement le plus actif et le plus efficace. Si vous voulez juger du vide soudain que créerait votre absence, et de la profondeur de consternation de tous les honnêtes gens, interrogez la joie de vos ennemis. Ce ne serait pas seulement un soldat qui quitterait l'armée, ce serait un soldat ui mettrait bas les armes en plein combat, car vous êtes engagé, à l'Assemblée, dans une lulte dont vous avez assuré les premiers succès, et que vous seul pouvez mener à bonne fin, la lutte pour les lois de l'enseignement. Vous aurez dans cette discussion, capitale s'il en fut, un rapporteur plein de jeunesse et de talent, très digne et très capable de vous épargner les fatigues de détail, mais absolument insuffisant pour enlever d'assaut et d'autorité es deux ou trois grosses questions sur lesquelles vous seul pouvez remporter la victoire. Non, non, cher Seigneur, vous ne pouvez nous livrer à de telles extrémités, et nous imposer volontairement cette dernière détresse et cette suprême humiliation.
y> Je me reproche presque d'avoir pris trop au mot l'inquiétude de Rochecotte et les nouvelles de la presse. Pardonnez-le-moi et rassurez-moi d'un seul mot : « Je vis, et tant que je vivrai je combattrai. »
Cette forte lettre n'empêcha cependant pas l'évêque de consulter deux prêtres éminents deSaint-Sulpice, M. Caval et M. Renaudet, qui achevèrent de calmer ses scrupules.
CHAPURK X. 251
Quelles grandes questions en effet appelaient son intervention! D'abord les questions d'enseignement; puis les questions de politique intérieure les plus graves pour l'Eglise eile-rnéine.
Le ministre de l'Instruction publique et des Cultes était M. Jules Simon, le plus éminent esprit peut-être du parti républicain, le plus habile et le plus souple, en même temps que le plus littéraire de ses orateurs. Son influence sur M. Thiers était redoutable aux monarchistes; ses idées en fait d'enseignement primaire effrayaient les catholiques, et l'effrayent peut-être lui-même aujourd'hui que de plus audacieux poussent plus loin que lui les conséquences de ses principes. A peine arrivé au ministère de l'Instruction publique, la grande ambition de sa vie, il avait songé à faire une loi d'enseignement primaire, et avait institué, pour l'élaborer, deux commissions, l'une d'hommes, l'autre de dames, celle-ci siégeant au ministère même de l'Instruction publique. L'évêque d'Orléans avait pu se procurer les procès-verbaux de ces commissions. Le projet de loi présenté par M. Jules Simon, bien que dépassé depuis, n'en était pas moins ce plein de pièges et de périls », ainsi que l'écrivait à l'évêque d'Orléans l'archevêque de Paris, yis^ Guibert. La commission présidée par l'évêque d'Orléans opposa à ce projet de loi un contreprojet complet, dans l'élaboration duquel l'évêque d'Oriéans, secondé en particulier par M. Ernoul, secrétaire de la commission, et par M. Baragnon, jeune député en qui s'étaient révélés un orateur et un homme d'Etat, eut la part principale, et qui, en détinitive, enterra le projet du ministre.
Non seulement M. Jules Simon avait déposé ce projet de loi sur l'enseignement primaire, si menaçant pour les intérêts religieux; mais, de plus, les agissements publics et secrets du ministre, malgré ses procédés courtois envers le Nonce et les évêques, n'étaient pas faits pour rassurer. Ainsi il avait mis à la tête de l'enseignement primaire un homme qui, ayant quitté l'Université et la France après le 2 décembre, avait, professeur à Neufchàtel et à Berne, publiquement attaqué la Bible et l'histoire sainte :
enseignement que, comme inspecteur général des écoles primaires, M. Jules Simon le chargeait de surveiller ! Quant à l'enseignement secondaire, ses plans de réforme, pour les hommes fortement attachés aux études classiques, tel qu'était lévêque d'Orléans, n'étaient pas moins inquiét:ints. S'autorisant de ce qu'il n'y avait plus de Conseil supérieur de l'Instruction publique, mais c'était lui qui, après le 4 septembre, l'avait supprimé, et comme s'il eût été maître absolu dans ce domaine, il avait édicté, par voie de simple circulaire en date du 56 septembre 1875, dans renseignement classique et les examens du baccalauréat, des réformes radicales, et, au sentiment de l'évèque d'Orléans, désastreuses. M&^ Dupanloup crut donc devoir, sur ce double terrain, lutter contre le ministre.
Dès l'apparition de la circulaire ministérielle, il écrivit aux professeurs de ses Petits Séminaires, pour ruiner tout d'abord l'autorité morale de la circulaire, une lettre que tous les journaux reproduisirent, et dans laquelle il déclarait vouloir qu'il ne fût tenu chez lui, dans la préparation aux examens, « aucun compte » de la circulaire du ministre, annonçant qu'il se proposait d'en dire toute sa pensée dans un prochain écrit.
Cet écrit, l'importante session de novembre et de décembre ne lui permit pas de le préparer tout de suite. Ce fut pendant les vacances parlementaires qui suivirent, et dans un séjour d'une quinzaine de jours qu'il alla faire de nouveau à Arcachon , que l'évèque d'Orléans écrivit tranquillement, contre la circulaire de M. Jules Simon, une Seconde lettre aux Supérieurs et professeurs de ses Petits Séminaires. Les réformes édictées par M. le ministre de l'Instruction publique y étaient discutées pied à pied, et toute cette grave question de l'enseignement classique traitée à fond, avec compétence et ferme bon sens. Néanmoins, n'y avait-il aucune réforme à opérer dans ces méthodes classiques auquel l'évèque d'Orléans tenait si fort, et M. Jules Simon avait-il aussi tort dans ses critiques que dans ses innovations? C'est une question que le grand partisan de cette noble chose qui s'appelle les Humanités ne se posait pas.