CHAPITRE X
Mais il y [avait mieux à faire qu'une brochure; il importait très fort, au point de vue politique comme au point de vue religieux, de délivrer tout à la fois M. Thiers d une influence qu'il avait trop subie, et l'enseignement chrétien d'un adversaire, qui sans doute a été bien dépassé plus tard, mais enfin qui, tout en étant poli, mesuré, libéral, n'en demeurait pas moins au fond un sérieux et puissant adversaire. L'évéque d'Orléans inspira donc et appuya deux interpellations qui furent adressées au ministre, l'une le 9 décembre 187:2, par M. Delpit, relativement à cette nomination aux fonctions d'inspecteur général de l'enseignement primaire; l'autre, le 20 janvier 1873, par un jeune et courageux député de Bordeaux, M. Johnston : le terrain de cette dernière interpellation était meilleur encore que le précédent : la violation de la loi de 1850, parla circulaire ministérielle, était flagrante, M. Johnston et l'évéque d'Orléans le démontrèrent péremptoirement. M. Jules Simon échappa par un merveilleux discours, mais amoindri et blessé; tandis que le retrait de l'interpellation, que quelques-uns conseillaient, eût été pour le ministre un triomphe sans contrepoids. « D'ailleurs, écrivait M. de Falloux à l'évéque d'Orléans, puisque la majorité a encore besoin d'être aguerrie, ce n'est qu'en la conduisant au feu qu'on l'aguerrira. Vous êtes du nombre des héroïques que les défaites et les mécomptes n'entament point, et dont l'ardeur inépuisable finit par transformer les timides. »
Si c'était là un échec, cet échec se plaçait entre deux triomphes, car nous pouvons appeler ainsi les deux discours qu'il eut à prononcer, l'un le 9 janvier 1873, pour réclamer la présence des évêques au Conseil supérieur de l'instruction publique; l'autre, le 26 mars, pour obtenir l'admission de droit des ministres du culte au sein des conseils de bienfaisance.
La discussion sur le Conseil supérieur fut mémorable. Le principal honneur en revint à il. le duc de Broglie, qui y déploya, avec un merveilleux éclat, la noble élévation de sa pensée, l'adroite mesure, l'élégante distinction de
son langage; et aussi à l'évêque d'Orléans. Portant le débat à toute sa hauteur et découvrant tous les grands horizons de la question, M. le duc de Broglie expliqua quelle devait être l'idée fondamentale de ce Conseil supérieur, à savoir la représentation de tous les grands intérêts, de toutes les forces vives de la société. L'évêque d'Orléans, lui, développa les raisons spéciales pour lesquelles il convenait que l'épiscopat français eût sa place dans ce Conseil. Au fond, les deux grandes influences qui se disputent la France venaient se choquer dans ce débat. Car telle est l'angoisse de la situation : la France appartiendra-t-elle à la foi ou à l'irréligion? C'est-à-dire, vivrat-elle? Mourra-t-elle? La froide impiété avait parlé par l'organe du député Henri Brisson, et avait rencontré, par une de ces défaillances dont il a été souvent coupable, l'alliance du protestantisme, en la personne de M.dePressensé. On invoquait la séparation de l'Eglise et de FEtat, alors que, sans abdiquer, ils ne le doivent jamais ; l'Etat, la société, ont tant besoin de l'Eglise, de la religion ! L'évêque d'Orléans démontra que, eùt-on séparé politiquement FEglise de l'Etat, les évêques devraient encore trouver place dans le Conseil supérieur de l'instruction publique ; et cela :
Au nom de la liberté de l'enseignement, déjà conquise j pour l'enseignement primaire et secondaire, prochainement attendue pour l'enseignement supérieur : qui pourra mieux la défendre dans le Conseil que ceux qui ont tant travaillé à la conquérir? « Nous avons été à la lutte, et s'il est permis à l'évêque de Jeanne d'Arc de rappeler ce mot : Nous avons été à la peine, il sera peut-être juste que nous soyons à Fhonneur ! » {Très bien ! très bien!) Au nom des lettres, des littératures et des langues anciennes: « Ces grandes choses, c'est nous qui les avons conservées à l'Europe et au monde I (Vif assentiment à droite et au centre. — Rumeurs à gauche.) Sous ces questions de grec et de latin se remuent les plus graves questions de la haute éducation intellectuelle; nous pouvons donner là des avis dont on peut avoir besoin; nous sommes au moins des humanistes, nom honorable, dont se sont glo-