‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 161 sur 259 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

les faire échouer. L'occasion avidement saisie fut une question de priorité.

M. de Broglie voulait faire passer d'abord la loi électorale, afin de donner au parti conservateur, dans les élections qui devaient suivre la dissolution, alors inévitable et prochaine, de l'Assemblée, les m.oyens de résister aux envahissements du radicalisme : l'extrême droite vota avec les gauches et les députés bonapartistes contre le projet. M. de Broglie, sentant bien que sous cette question de priorité se cachait l'intention arrêtée de repousser les lois constitutionnelles, se retira. Aux yeux de 'Sls^ Dupanloup, c'était plus que la chute d'un ministère ; c'était, pour les partisans de la République, la revanche contre le24mai ; c'était la dislocation profonde de la majorité conservatrice, et par suite, à brève échéance, la victoire certaine du radicalisme, avec toutes ses conséquences politiques et religieuses. Navré, l'évêque d'Orléans crut que, si quelque autorité s'attachait à sa personne, c'était le cas d'en faire usage pour essayer d'arrêter rexlrême droite sur cette pente funeste des coalitions, où elle devait se laisser entraîner encore, et il eut la pensée de s'expliquer sur tout cela, loyalement et à fond, avec un des membres les plus importants de ce groupe politifjue, M. de Carayon-Latour, qui s'était acquis tant d'honneur par sa conduite chevaleresque pendant la guerre. Il lui écrivit donc une première et longue lettre; bien que ce document ait été publié par une indiscrétion que l'évêque d'Orléans ignora et regretta, et malgré le vif intérêt qu'il présente, nous n'en voulons citer que les dernières lignes, qui étaient un appel à l'union et à la concorde :

(( Que voulez-vous? Où allez-vous? A la dissolution. Et la dissolution, c'est l'anarchie à bref délai; c'est l'abîme : cette politique on l'a nommée et elle est la politique de l'abîme...

» Je crois cependant cette faute réparable quoique profonde.

» Vous avez un terrain excellent sur lequel tous les honnêtes gens peuvent s'entendre : c'est le terrain où vous étiez vous-mêmes, où le nouveau ministère est résolu à

se placer, où il vous faut revenir : le terrain du 24 mai et du ^0 novembre.

» Sur ce terrain-là, en réservant toutes vos convictions, en gardant toutes vos espérances, reconstituez la majorité; faites les lois nécessaires, la loi électorale surtout, sans laquelle nos ennemis seront bientôt la majorité, et aidez loyalement le maréchal dans son œuvre de défense sociale et de salut public.

» Nous pouvons encore tout sauver par notre union; nous perdons tout et nous-mêmes en perpétuant nos divisions et nos défiances... »

Et dans une autre lettre, tout en louant M. de Carayon- Latour et ses amis de se montrer « des barres de fer » contre ce qui serait vraiment Tubstacle à la monarchie, l'évéque d'Orléans niait de nouveau que les lois constitutionnelles eussent ce caractère, et que la question fût posée en ces termes ; au contraire : « Toutes les convictions étaient respectées, tous les principes sauvegardés, toutes les espérances réservées; vous pouviez, quand vous vouliez, proposer la monarchie... »

Et après avoir rappelé les engagements pris : « Pouvezvous, s'écriait-il, pouvez-vous, la main sur la conscience et les yeux ouverts sur la situation du pays, soutenir que la royauté, le roi et les amis du roi ont une chance plus sûre, un avenir plus prochain qu'avant les votes, les coalitions contre lesquels je me suis efforcé de vous prémunir?...

» Dans les questions contingentes, les questions qui n'impliquent qu'une tactique et non des principes, je n'aime les intransigeants d"au3une sorte. Qu ils le sachent ou non, ils commencent par l'infatuation et finissent par l'impuissance. Aussi, méconnaissant toutes les leçons de la raison et de l'expérience, de la nécessité même, dans leur lutte contre l'impossible, ils sont condamnés et succombent tôt ou tard sous l'invincible force des choses... »

Telle fut donc la politique de l'évéque d'Orléans à l'Assemblée. Il a voulu la monarchie; en pleine guerre, il demandait la fusion; il y a travaillé infatigablement, à Orléans, à Bordeaux, à Versailles; il est allé la chercher,

Page 1