CHAPITRE XIII
Dieu, après sa messe, il fut pris, comme à Tours, d'une douleur aiguë qui mit tout le monde autour de lui dans l'inquiétude jusqu'au lendemain. C'était un avertissement, dont il dut tenir compte, et les médecins aussi, dans une grave décision qu'il avait à prendre en ce moment. L'Irlande se préparait à célébrer, avec tout l'enthousiasme de son généreux peuple, le centenaire d'O'Connell. Un cri universel appelait à cette fête nationale le grand ami de l'Irlande, l'évéque qui représentait avec tant d'éclat en France toutes les causes du glorieux émancipateur : Dieu, la patrie, la liberté. Le lord-maire de Dublin, en personne, et le cardinal-archevêque, dans une lettre pressante, lui firent donc parvenir les vœux de l'Irlande. L'évéque dOrléans inclinait de toute son àme à y répondre ; ses amis, et en particulier M. de Falloux, l'y engageaient vivement. Sans doute il lui fallait traverser et retraverser deux bras de mer : «: Mais une fois en Irlande, Monseigneur, lui écrivait un Irlandais, vos pieds ne toucheront pas la terre ; nous vous porterons dans nos bras, )) Nul doute que ce voyage, en de telles circonstances, n'eût été une perpétuelle acclamation qui, de Dublin, eût retenti à Paris et à Rome; peut-être était-ce là ce que l'évéque craignait plus encore que la fatigue. Quoi qu'il en soit, il écouta la prudence et l'hamilité, et il fit, non sans regret, ce sacrifice. Mais sa voix ne resta pas muette, et tous les journaux de l'Irlande reproduisirent les deux lettres qu'il adressa au lord-maire et au cardinal-archevêque de Dublin; éloquente effusion de son àme, magnifique ulorification de l'Irlande et d'O'ConnelM.
Au lieu de Dublin ce fut aux eaux d'Evian que les médecins l'envoyèrent : chose pour lui désagréable, à laquelle il se soumit par devoir, et en somme sans sérieux résultat. Il trompait l'ennui de ces soins par des courses dans le pittoresque Chablais ou de l'autre côté du
1. Ces lettres ont été publiées, notamment dans les Annales orléanaises, année 1875, p. îll-2, et dans le Monde, numéros des 9 et 10 août 1875.
lac, à Monabri, noble et élégante demeure de M"^ la princesse AVittgenstein, et par d'aimables réceptions d'amis empressés à le visiter. M. le baron F. d'Yvoire eut la joie de le posséder quelques jours dans son vieux manoir voisin. Son frère, M. P. d'Yvoire, ancien officier de l'armée pontificale, marié depuis peu à une de ses filles spirituelles d'Orléans, et qui habilait non loin, à Loex, le reçut également. On lui donna le plaisir d'une ascension à la montagne des Voirons. Nous avons un charmant récit de cette course. Le vieil évêque malade retrouvait quelque chose de son ardeur d'autrefois en présence de ces grands sommets. Directeur toujours, toujours préoccupé des âmes, de temps en temps il les prenait à part, l'un ou l'autre: puis, les mots intimes dits, les conseils utiles ou nécessaires donnés, il avait devant cesmagnificences de la nature des élans d'un enthousiasme toujours jeune, et véritablement comme l'aigle ses petits, il les élevait avec lui dans les hauteurs sublimes où son inspiration le portait lui-même.
Et pourtant, il était et il revint profondément soucieux, dans sa constante préoccupation des aflaires politiques de la France. Elles suivaient leur triste cours; le parti conservateur se disloquait de plus en plus. On élaborait péniblement la Constitution républicaine. On était pourtant parvenu à faire voter, avec ses prérogatives conservatrices et son rôle de modérateur, le Sénat. L'évéque d'Orléans n'avait, en cette combinaison, comme en toute cette Constitution républicaine, pas plus de confiance qu'elle n'en méritait. Au moins était-il d'avis qu'on en tirât le meilleur parti possible. A la reprise de la session, il s'agit de faire pour le Sénat les élections que la Constitution réservait à l'Assemblée. L'approche de ces élections ne put l'empêcher de satisfaire à un vœu pieux de son âme, et malgré les rigueurs de la saison il courut jusqu'à Lourdes. Rappelé par dépêche, la première nouvelle qu'on lui apprit fut la coalition fatale, à la tête de laquelle s'était placé M. de la Rochette, et qui brisa la liste conservatrice. Nous ne croyons pas l'avoir jamais vu plus affligé