CHAPITRE XIII
et plus indigné. 11 répétait : « Ce Sénat aurait pu être une barrière, mais c'est fini : telle que la voilà, la barrière ne résistera pas longtemps. C'était urfe forteresse; M. Gambetta se vante d'y avoir mis la garnison, mais ce sont eux qui lui ont ouvert les portes. » Il faut avoir vu alors le désarroi de l'Assemblée pour s'en faire une idée. On parvint pourtant, le dernier jour, à faire élire Tévêque d'Orléans, avec le nombre de voix strictement nécessaire*. Ce fut dans ce désastre une consolation. <( Monseigneur, lui écrivit un homme politique, recevez mes plus tendres félicitations. Au milieu de tant de tristesses et de hontes, c'est une joie de voir échapper à la défaite commune votre nom, qui est celui même de la foi et de l'honneur. »
Sénateur inamovible sous une République définitive, rejeté indéfiniment dans la vie politique, seul membre du clergé dans cette Assemblée où siégeaient de droit sous l'Empire les cardinaux , chargé par conséquent plus qu'aucun autre de défendre les grands intérêts de la religion, et cela à la veille d'élections législatives qui pouvaient donner une Chambre révolutionnaire, il éprouva « le besoin, c'est lui-même qui parle ici, d'aller de nouveau à Rome mettre ses hommages et son dévouement aux pieds du Saint-Père, interroger son âme, écouter sa pensée, afin de s'en inspirer dans les luttes futures ». Deux autres motifs s'ajoutaient à ces considérations : le procès de Jeanne d'Arc, ce procès préliminaire dont nous avons parlé, destiné à renseigner la cour de Rome sur les possibilités d'introduire la cause, était terminé; M=i' Dupanloup tenait à le présenter lui-même, et à faire toutes les démarches requises en pareilles affaires par les lois canoniques; puis, fatigué par les années et les travaux, et condamné de nouveau à un éloignementindé-
1. Une voix fit, au dernier moment, la majorité et l'élection: ce fut celle de M. Hervé de Saisy, qui, venu à Versailles sans avoir l'intention de prendre part au vote, dès qu'il eut appris qu'il était question de nommer M?»* Dupanloup, s'empressa de déposer son bulletin dans l'urne.
Oui de son diocèse, la pensée lui était venue de se donner un coadjuteur, et il voulait pressentir le Pape là-dessus. De nouveau M. de Corcelles l'y invitait : « Je ne saurais trop vous exprimer, lui écrivait-il le 27 décembre, le désir de vous voir arriver à Rome le plus tôt possible, pour y témoigner avec tout votre cceur les sentiments que les correspondances ne peuvent exprimer qu'imparfaitement. » Il partit donc, le 30 décembre, d'Orléans.
En traversant Paris, il apprit que le maréchal songeait à le nommer archevêque de Lyon en remplacement de son ami, M^'^ Ginoulhiac. Ce n'était pas que le gouvernement français eût renoncé à son autre désir; tout au contraire, il voyait dans cette nomination à un grand siège archi-épiscopal un acheminement à son projet. « Mais j'y opposerai, dit l'évêque d'Orléans à son vicaire général, une hère résistance, o Et avant de quitter Paris, il s'expliqua sur ce point de la manière la plus formelle avec le ministre des Atïaires étrangères, M. Decazes,et le ministre des Cultes, M. Wallon. C'était presque chose faite. En elïet, quelques jours après, à Nice, chez M. Alfred Leroux, son ami, dont il voulut goûter de nouveau la noble hospitalité, et dont il eut la joie de baptiser la petite fille, deux dépêches émanées de la Présidence lui furent montrées par une Irlandaise, amie de la maréchale, l'une disant : (( L'évêque d'Orléans est nommé archevêque de Lyon, le décret paraîtra demain:^) et l'autre: ^^ La nomination de revêtjue d'Orléans à Lyon est entravée, non abandonnée. >:> Entravée, par qui?Xous l'avons dit, par lui-même. Pourtant de très fortes considérations militaient en faveur de cette nomination. Pour lui, pour le diocèse de Lyon, pour l'Eglise de France, c'eût été peut-être un grand bien. Il ne lui restait plus guère à créer dans son diocèse. A Lyon, de grandes choses étaient possibles, notamment la fondation d'une Université catholique, avec les grandes ressources de ce beau diocèse. Et pour l'Eglise de France cette nomination eût été un signe heureux de paix après les dissentiments passés. Celui auquel il fit connaître le projet du maréchal prit la liberté de lui dire ces choses; Mb'r Dupanioup se contenta de répondre,
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simplement et nettement, qu'à son âge ce serait une folie; qu'il était et voulait rester l'évêque d'Orléans.
Les écrits publiés par lui depuis son dernier voyage à Rome, cette lettre à M. Minghetti, louée si amplement par Pie IX, ce travail sur la franc-maçonnerie, surtout la loi sur l'enseignement supérieur, « que nous lui devons », disait hautement M. de Gorcelles, son élection au Sénat dans le désastre des conservateurs, celle persistance enfin à venir rendre hommage au Sainl-Père de plus en plus éprouvé, ne pouvaient que lui ménager de la part du Pape le meilleur accueil. De plus, il venait d'accomplir un acte depuis longtemps préparé par lui, ajourné par ses incessants travaux et ses luttes successives, rintroduclion de la liturgie romaine dans son diocèse : le mandement qui rendait cette liturgie obligatoire à partir de l'Avent de l'année 1875 venait d'élre publié. M. de Gorcelles, que le gouvernement du maréchal avait chargé, non de faire aucune demande officielle au Saint-Père, mais de le pressentir discrètement sur l'élévation possible de l'évêque d'Orléans au cardinalat, fondait beaucoup d'espoir sur tout cet ensemble de circonstances, et, sans révéler son arrière-pensée, ce qui eût été immédiatement manquer son but, il insista très spécialement, avant l'audience qui fut accordée à Ms^ Dupanloup dès son arrivée, pour qu'il fût au sujet du Concile plus explicite qu'il ne l'avait été deux ans auparavant. Mais sur ce point l'attitude rétléchie et désintéressée de l'évêque d'Orléans ne pouvait être modiliée, dussent les secrètes dispositions du Pape ne l'être pas non plus. Du reste, extérieurement, tout se passa ainsi que l'évêque d'Orléans l'exposa lui-même dans une lettre pastorale qu'il écrivit, en revenant de Rome, à ses diocésains :
« J'ai vu, leur disait-il, le Souverain Pontife, et, par trois fois, j'ai pu m'entretenir intimement et cœur à cœur avec lui. Ses bontés toutes paternelles pour moi, je ne vous les dirai pas ici : j'en garde au plus profond de mon âme le reconnaissant souvenir ! » Le Pape s'ouvrit à lui de toutes 5es tristesses. «J'ai vu, disait-il encore, Notre-Seigneur crucifié dans la personne de son vicaire.
et j'ai pa mettre en quelque sorte mes mains dans les plaies de son cœur. Ils poursuivent, froidement, habilement, implacablement leur œuvre... Et sous le réseau de quelles lois ils enlacent l'Eglise! Il en est une en particulier qui désole en ce moment les êvêques de l'Italie, et qui est, je puis le dire, la vive et personnelle douleur du Pape. Avec quelle émotion le Saint-Père m'en a chaque fois parlé! » C'était la loi qui soumettait les ecclésiastiques au service militaire. Le Pape lui fit entendre qu'il aurait pour agréable s'il publiait un écrit sur cette loi, comme il l'avait fait sur la loi des garanties. Ce désir encore devait être pour lui un ordre. « Oui, disait-il à ses diocésains, il faudra qu'ils entendent encore ma voix importune et mes cris, et, si je ne puis réveiller ni leur conscience, ni leur bonne foi, ni leur honneur, j'essayerai du moins d'imprimer à cette législation barbare, aux yeux du monde civilisé, la flétrissure qui lui est due. »
En ce qui concernait son projet d'obtenir un coadjuteur, le Pape l'agréa tout de suite, ne faisant qu'une réserve éventuelle sur le choix non encore arrêté de la personne. Et quant au procès de Jeanne d'Arc, la copie en fut remise dans les formes à la congrégation compétente; puis un avocat, le célèbre Alibrandi, et un postulateur de la cause, M. l'abbé Captier, frère du martyr, procureur à Rome des Sulpiciens, fuj*ent choisis, et l'affaire se trouva ainsi mise en bonne voie. « C'est, disait l'avocat Alibrandi, une bien belle cause, magnificentissima causa. »
Le cardinal Antonelli, mourant, et son futur successeur, M&i' Franchi, témoignèrent à l'évèque d'Orléans la plus cordiale confiance. Ils ne pouvaient plus supporter, ni l'un ni l'autre, qu'on parût encore se souvenir des vieux dissentiments du Concile dans les nominations épiscopales; et ils se fussent incontestablement montrés favorables au projet du maréchal touchant le siège de Lyon; mais l'évèque d'Orléans leur déclara énergiquement, comme il l'avait fait aux ministres du maréchal, comme il l'avait fait au Pape lui-même, dès sa première entrevue, sa pensée à cet égard. Il se contenta de les