CHAPITRE XTII
» J'ai VU, ajoutait-il, des inondations, je sais ce qu'il arrive. L'eau s'insinue d'abord goutte à goutte dans les interstices de la digue; puis elle pousse çà et là des jets menaçants; puis, tout à coup, une partie de la digue cède ; le flot passe : c'est fini ; aucun effort humain ne peut s'opposer au désastre; tout est emporté et submergé.
D N'attendons pas ce moment fatal. Le flot monte, la digue fait eau, qui ne le voit? Courons tous, conservateurs de quelque nuance que nous soyons; empêchons l'eau de filtrer, et le flot de jaillir, et la brèche de se faire : plus tard, ce serait trop tard ! »
Au fond, c'était là le programme du nouveau journal qu'il vint alors à bout de fonder. Cette pensée le poursuivait depuis longtemps déjà, surtout depuis l'échec des tentatives de restauration monarchique. 11 attachait sans doute une grande importance à la question politique, mais la question religieuse et sociale le préoccupait encore plus. Voyant donc grandir chaque jour les attaques contre la religion et la société, voyant aussi l'impuissance des journaux politiques à y répondre, non oninia possumus omnes ! et le Français étant devenu un journal plus spécialement politique, il avait conçu la pensée de créer, sur la large base de la défense religieuse et sociale, un organe spécial, qui chercherait à rallier, sur ce terrain commun, tous ceux qui, à quelque opinion qu'ils appartiennent, veulent sauvegarder les principes fondamentaux sans lesquels aucun peuple, aucune société ne saurait vivre. Ce n'était pas là indiff'érence politique, car l'abdication de ses préférences et de ses espérances n'était demandée à personne; c'était, sur le terrain des principes supérieurs, communs à tous les régimes politiques honnêtes, l'entente de tous contre l'ennemi de tous. Il en rédigea avec le plus grand soin le programme, tableau éloquent des progrès de la Révolution et de l'impiété, appel pressant à toutes les bonnes volontés et à tous les dévouements. Nous l'avons vu faire de son cabinet, pendant trois ans, dans ce but, des efl'orts, nous dirions volontiers gigantesques, pour trouver, à lui seul, les
ressources considérables que demande la création d'un journal quotidien; multipliant les correspondances, frappant à toutes les portes, se heurtant quelquefois, comme quand il avait voulu fonder le Français, à des inintelligences qui le désolaient, recevant des réponses qui le renversaient : celle-ci, par exemple, d'un jeune homme, porteur d"un grand nom, mais ayant plus la passion des chevaux que la connaissance des besoins du temps, et dont on lui rapporta ces paroles : « Ce bon évèque d'Orléans, il a d'excellentes intentions; mais il ne sait pas combien coûte un cheval à nourrir! » rencontrant aussi des générosités admirables. Bref, il trouva les fonds, il groupa la rédaction, et fonda la Défense sociale et religieuse. Il en confia la direction à un ancien député de la Savoie, son tendre ami, M. le baron F. d'Yvoire, esprit sage et sûr, et lui adjoignit des collaborateurs de talent, tels que M. le comte Charles Conestabile, si cher au Pape actuel, M. le comte Joseph Grabinski, ses anciens élèves, M. Joseph Denais, d'autres encore : cette feuille conquit bientôt sa place dans l'opinion, et a survécu à son fondateur; fidèle, aujourd'hui encore, sous la direction de M. Denais, à la pensée qui Ta créée ; organe romain à Paris, et continuant, avec honneur, en s'inspirant du grand évêque, la mission qu'il lui avait assignée.
Son rôle au Sénat, comme à l'Assemblée nationale, fut un rôle dapaisement, de conciliation et de concorde. (( Aujourd'hui au Sénat, note-t-il à la date du 6 février 187G, j'ai prêché contre les divisions, j'ai tenté les rapprochements. » Sous ce rapport, il est, nous disait, après sa mort, un éminent sénateur, M. Daru, irremplaçable. Mais il y avait là une situation plus forte que ses efforts. (( Une lettre de moi, qui paraît ce soir dans la Gazette, écrivait-il le 22 mars 1876 à M. du Boys, vous dira ce que je pense à l'heure présente. Bella! horrida bella! » Et le 23 juillet : «Je voudrais pouvoir aller me reposer sous vos ombrages; mais je suis plus captif que jamais. Il faut que cette semaine je sois en cinq endroits à la fois : au conseil supérieur de l'instruction publique,