CHAPITRE XIV
perçus quelqu'un qui marchait à grands pas, un chapelet à la main, et qui, rne reconnaissant, vint à moi, pt me dit: <• Mon Dieu, Monseigneur, je viens de m'apereevoir *tout à l'heure que je n'ai pas récité aujourd'hui, occupé €omme je l'ai été, mon chapelet, et je me suis échappé quelques instants pour venir le dire ici. » C'était Tévêque d'Orléans. » Et le Sainl-Père ajouta cette réflexion : « Je me suis dit : Pour que l'évéque d'Orléans ait songé à son chapelet au milieu d'une pareille réunion, et n'ait pas hésité, pour accomplir cet acte volontaire de piété, à quitter des évêques avec lesquels il doit être si heureux de se trouver, il faut que ce soit chez lui une habitude bien établie ! — Quelle perle, Très-Saint-Père, prîmes-nous la liberté de répondre, est tombée de vos lèvres! Je demande permission à Votre Sainteté de l'enchâsser dans une nouvelle édition. » Le Saint-Père voulut bien le permettre. Et il ne se trompait pas dans sa conjecture ; jamais nous n'avons vu l'évéque d'Orléans omettre cette prière, même dans les moments les plus occupés.
La journée s'achevait par une causerie paisible qu'il faisait en se promenant dans la grande salle synodale, avec les prêtres de son évêché ^ : à neuf heures, on descendait dans la petite chapelle pour la prière. Sa fidélité absolue à ce point de sa règle, le coucher à neuf heures, était si connue des Orléanais, que, même dans ses grandes réceptions, lorsqu'on voyait ce moment approcher, tout doucement les visiteurs se retiraient, et bientôt il ne restait plus personne.
Outre les exercices quotidiens, il y avait, dans son règlement, les exercices périodiques et annuels : de petites récollections, dans des moments favorables, et quand un besoin particulier de ce repos sacré en Dieu se faisait plus vivement sentir ; des neuvaines dans certaines circonstances graves; surtout les grandes retraites.
Si obstiné travailleur qu'il fût, et si avide du fécond emploi des heures rapides, il n'hésitait pas à tout inter-
1. Dans les dernières années, nous étions quatre près de lai : nos ■collègues étaient M31. Gaduel, Bougaud et Gulhlin ; celui-ci l'accompagnait aussi avec nous à Viroflay.
rompre, pour se plonger dans ces retraites et revenir ensuite plus utilement à son labeur. Avec quelle ardeur il les désirait! avec quelle joie il y entrait ! C'était à la fois un court relâche, nécessaire à sa vie si dévorée, et un «repos sacré » et sanctifiant. Aussi y était-il inviolablement fidèle, ou si quelque impérieux devoir les avait empêchées ou traversées, il y suppléait dès qu'il en pouvait conquérir la possibilité. « Il faut, écrit-il, que cette tète fatiguée cesse d'être en perpétuelle activité. » a II faut, écrit-il encore, donner souvent à ses facultés, à ses organes épuisés, quelque repos. Quelle triste terre que celle qu'on labourerait toujours! » Sa vie d'évêque est une lutte continuelle entre l'action, à laquelle il s'encourage sans cesse : «A l'action! à l'action !» et le recueillement, la vie en lui-même et en Dieu. Après chaque secousse un peu forte des occupations extérieures, c'est un effort nouveau pour se ressaisir et se pacifier, et demeurer uni à Dieu. Nous avons, écrites de sa main, toutes les retraites de l'évêque d'Orléans, année par année. Sa fidélité à cet exercice est donc ainsi constatée par des documents irrécusables : pages vénérables, que nous n'avons pu parcourir qu'en les mouillant souvent de nos larmes. Non seulement ce qu'il dit à Dieu, ce que Dieu lui répond, ce qu'il sent et éprouve à ses pieds, mais ce qu'il pense sur toutes les grandes choses delà religion, sur les besoins des âmes et de l'Eglise, ce qu'il médite pour son diocèse, comme institutions, règlements, prédications, œuvres de zèle, est là, quelquefois dans son germe, à son origine; puis on le voit écloreet se réaliser, ainsi qu'il a été conçu et résolu dans ces tête-à-tète prolongés du pieux évêque avec Dieu. (( Toutes ces retraites, écrit-il, ont toujours été pour moi la plus directe sanctification de l'âme. Le Manna absconditum ne se trouve que dans le repos sacré. Il faut l'y savourer. On ne sait si l'on est digne d'amour ou de haine : il faut au moins se rendre digne de compassion et de miséricorde. Il faut le Scrutabor Jérusalem m luceniis; l'examen à fond de son âme et sa vie ; puis une complète confession et une sincère contrition, préparées par toutes les réflexions et méditations de la retraite. »