‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 19 sur 259 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

vitalité et de fécondité de cette jeune et libre Eglise d'Amérique. Ce qu'il avait appris du Brésil ne l'avait pas tant consolé. Il reçut pendant quelques jours, avec leurs enfants, M. et M""* de Richemont, occupés l'un et l'autre à des travaux qu'il encourageait ^ Parut aussi à La Chapelle, pour y faire une petite retraite de quelques jours, la pieuse duchesse Melsi, pâle et portant déjà la rtiort dans son sein. Et enfin, comme une douce vision, cette jeune Marie- Edmée, la petite sœur de Jeanne cVArc, si naïve dans son enthousiasme pour la vierge de Domrémy et pour l'évêque de Jeanne d'Arc, à qui elle venait présenter une histoire illustrée de son héroïne, et qui, elle-même, quelques années plus tard, pendant notre affreuse guerre, devait mourir, victime de son dévouement, laissant après elle un parfum si pur et si doux d'héroïsme et de piété-.

Une visite d'un autre genre mérite que nous nous y arrêtions un peu plus.

Un général russe, d'origine française, assez jeune encore, il n'avait pas cinquante ans, aide de camp duczar, le baron deNicolaï, était alors commandant de l'armée du Caucase et gouverneur de Tiflis. Pour tromper les ennuis d'un tel séjour, il avait demandé des livres à un de ses amis de France ; parmi ces livres se trouvait cet extrait des œuvres de Fénelon, publié autrefois par l'abbé Dupanloup, soUs ce titre : Le christianisme présenté aux hommes du monde. Le second volume de ce recueil traite la question de ■l'Eglise. Le général, dont le père était luthérien et la mère catholique, n'avait pas vu clair jusqu'alors dans ces matières de religion : la parole limpide de Fénelon fit pour lui la lumière : il comprit que les Eglises séparées ne sont pas la vraie Eglise de Jésus-Christ. Nature énergique et droite, celte conviction une fois entrée dans son esprit, il voulut la suivre, et, pour s'éclairer plus encore, il n'hésita

1. Ces travaux ont paru depuis. C'e«t un beau volume sur les Catacombes, et deux ouvrages historiques qui ont eu le plus grand succès : la Vie de saint Ligiiori, et la Vis de M^e Legras, fondatrice des Sœurs de la charité.

2. Cette \isitc a été racontée avec des détails charmants par M. A. de La Tour, et surtout par M. H. de Lacombe.

pas à venir, c'était en 1866, du fond du Caucase à Orléans. Il en partit décidé à embrasser le catholicisme. L'année où nous sommes, 1867, il revint faire une seconde retraite à Orléans. On commençait déjà à soupçonner quelque chose : son air sérieux et pensif, son visage brun et martial, sa parole rude, brève et franche, ses apparences d'homme du Nord et d'homme de guerre, sous lesquelles on sentait un cœur généreux, tout en lui indiquait une nature de forte trempe, capable de concevoir et d'accomplir un grand dessein. Une pensée en effet l'occupait, servir Dieu comme il avait servi son souverain, sans réserve ; tout quitter et se faire religieux. Mais un tel dessein demandait à être mûri. L'évêque lui conseilla d'y réfléchir un an encore. La réflexion ne fit que l'affermir dans son projet. L'évêque alors voulut qu'avant de se déclarer il fit l'expérience de ce nouveau genre de vie. Nous le vîmes donc, au mois de juin de l'année suivante, non sans surprise, arriver à Menthon. Simple, aimable et bon, il prenait part à nos courses de montagnes. Trois semaines après, nous le revîmes à Lacombe. Il revenait de la Grande-Chartreuse. L'expérience avait réussi. Une chose cependant, disait-il, lui avait été un peu pénible : quoi donc? Le maigre? Le jeûne? L'office de nuit? Il souriait; non, mais ne plus porter de linge. L'homme élégant se retrouvait là. Mais, ajoutait-il, petite raison, qui ne doit pas passer avant les grandes. Il retourna en Russie pour régler sa situation. L'empereur l'aimait, il fut attristé de sa résolution et de son départ, mais ne s'y opposa pas, et un ordre du jour des plus flatteurs, signé du frère même du czar, annonça que le baron de Nicolaï emportait l'estime de son souverain et les regrets de l'armée. C'était donc la conscience, seule, qui le poussait; ou plutôt c'était la grâce, c'était cet aigle divin qui était allé le saisir sur ce rocher du Caucase pour l'emporter dans la cellule de saint Bruno. Quelque temps après, il annonçait à l'évêque d'Orléans, dans une lettre admirable, sa profession et son sacerdoce ^

1, Voici quelle impression avait reçue de ce spectacle M""^ de Menthon: (f Ce bon, ce grand, cet héroïque M. de Nicolaï nous a quittés ce

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