CHAPITRE XIV
carrière, après tant de travaux et de polémiques, jeté par les événements dans les luttes plus orageuses encore de la vie politique, en des jours douloureux pour la patrie, il se repose et se console des agitations, des mécomptes, des tristesses, des divisions, des attaques, des calomnies, par ces méditations paisibles, sous l'œil de Dieu. Le militant évêque, plus porté encore à aimer qu'à combattre, cherche pour sa pensée et son cœur un refuge dans ces douces oraisons sur l'amour, l'amour substantiel et infini; ses effusions, ses opérations dans les âmes; et il nous laisse un volume entier écrit de sa main, lui qui ne pouvait plus écrire; écrit avec le sang de son âme, on peut le dire, sur Famour. Ah î vous le croyiez irrité de tous ces traits que vous lui lanciez, de ces amertumes dont vous l'abreuviez, vous qui, jusqu'à la fin, voulûtes être ses ennemis : Oh! que vous le connaissiez peu! Chaque matin, au contraire, avant ses rudes besognes et ses rudes combats, il se plonge, ainsi qu'il l'écrivait un jour à M. de Montalembert, «dans un bain de paix, de lumière et d'amour » ; et, de là, cette calme possession de lui-même, cette sérénité de ses derniers jours, dont nous parlions tout à l'heure, qui lui fit une fin si douce et si tranquille, comme d'un astre radieux se couchant dans la gloire paisible d'un beau soir.
La dévotion à la sainte Vierge tenait une grande place aussi dans la vie spirituelle de l'évêque d'Orléans; dévotion dont le caractère frappant était la simplicité, nous allions dire la naïveté; véritablement comme d'un fils avec sa mère. Sans doute, le dogme de Marie ravissait son intelligence ; il l'avait beaucoup étudié dans la théologie catholique, dans les merveilleux sermons de Bossuet sur la sainte Vierge ; il en considérait tous les aspects, toutes les harmonies dans ses oraisons, en parcourant, avec la liturgie, tout le cycle de ses fêtes ; il l'avait prêché souvent avec enthousiasme. Quelles élévations sur la sainte Vierge, quels éclairs, dans ses oraisons, ou dans ses méditations pendant les saints offices !
« Ce qui m'a frappé, écrit-il, après avoir assisté à la
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grand'messe de l'Assomption à Einsiedeln, c'est l'admirable création de la sainte Yierge.
» Ce ne peut être qu'mie pensée divine, tant c'est simple et profond; grand pour l'œuvre de Dieu et pour la dignité humaine.
» Que se pouvait-il de plus pour faire une créature merveilleuse, instrument d'une restauration divine de l'humanité?
y> Quelle gloire pour les filles dEve! quelle réparation! C'est un trait divin dans le christianisme...»
« En entrant dans cette belle église, écrit-il encore^ et voyant la sainte Vierge exaltée sous ces voûtes, j'ai été saisi de cette pensée :
» Il y a donc une créature, exaltée par la bonté divine, par les grandes choses opérées en elle pour le salut du monde, exaltée jusque-là; aimée, chérie, chantée, sur la terre et dans le ciel; perfectionnée, sanctifiée, honorée jusqu'à ce degré!
y> Quelle bonté ! quel dessein de Dieu ! quel plan divin ! » Mais dans la pratique, on eût dit un enfant, tant il s'en tient aux exercices simples et populaires, tant il est fidèle à ce chapelet et à ce rosaire, tant aussi quelquefois dans ses méditations il s'attache à des détails humbles et charmants, et laisse couler avec abondance cette source de piété filiale puisée à Saint-Sulpice.
Citons ici un trait touchant. C'était à l'époque du procès que lui avait intenté le journal le Siècle. Les plaidoiries avaient fini le samedi soir: le prononcé de l'arrêt avait été remis à l'audience du lundi. Le dimanche au matin, après sa messe dite, quelles sont ses préoccupations? Il sort, suivons-le. Sans doute il va chez quelque grand personnage? 2son, il se rendit à Issy, et arriva pendant l'office de la communauté, croyant n'être alors aperçu de personne. Mais quelqu'un, de sa fenêtre, le vit passer; c'était le supérieur, M. l'abbé Maréchal, qui se trouvait retenu dans sa chambre, et qui, l'observant, le vit s'agenouiller d'abord devant la Vierge dont la douce image apparaît à lextremité du parterre; puis, sa prière achevée, inclinant à gauche, il alla se prosterner encore dans