CHAPITRE XIV
le goût de donner se montrait déjà en lui, au point de désoler quelquefois sa mère. « Il ne garde rien, ^l donne tout, y> disait-elle un jour à un de ses condisciples de la rue du Regard, de qui nous tenons ce trait, le vénérable M. Charles Maury. Cet instinct de générosité s'était révélé plus tôt encore. On nous en a raconté, depuis la publication de cet ouvrage, deux traits charmants ^ Sa mère demeurait alors rue Saint-André-des-Arts, et gagnait sa vie en faisant des ménages : l'enfant, qui allait à une école de dessin rue de l'Ecole-de-Médecine, rentrait avant elle à la maison et était chargé de mettre le couvert, parce que sa mère revenait tard et fatiguée. Un soir : « Oh ! maman, lui dit-il, ne me grondez pas ! » Elle crut qu'il avait fait quelque faute. Et en eflet : « 11 est venu, lui dit-il, des petits savoyards, qui n'avaient pas mangé, et je leur ai donné la soupe : nous n'en avons plus. » « Tout en le grondant un peu, j'étais heureuse, disait-elle plus tard, de voir que mon fils était né généreux. » Elle lui donnait chaque matin, en l'envoyant à l'école, un morceau de pain et un sou afin qu'il pîit manger quelque chose avec son pain. Un jour qu'elle le conduisait au Luxembourg et qu'elle voulait prendre la rue Hautefeuille : « Oh ! non, maman, lui dit-il, ne passez pas rue Hautefeuille. — Pourquoi donc? » L'enfant insistait en rougissant. «11 y a là-dessous quelque chose, » se disait-elle ; et, en eftet, ayant pris, nonobstant ses supplications, par cette rue, elle vit là une pauvre femme qui se tenait près d'une porte avec un petit enfant, et qui tous deux se mirent à regarder le sien comme le connaissant : « Oh ! leur ditelle, il vous aura fait quelque sottise! — xAIais au contraire, reprit la pauvre femme, tous les matins il nous donne son sou. » Et il mangeait son pain sec.
Prêtre, sa charité était sans bornes. Que de générosités ignorées ont vues les murs de ce Petit Séminaire ! Un vénérable curé de Paris nous a raconté ceci : « J'ai été, à la fin de mon Petit Séminaire, au moment de le quitter. J'en
1. M"^ d'Hautavoine, qui est une enfant de son catéchisme, et qui a beauccfup connu sa mère.
fis part, les larmes aux yeux, à M. Dupanloup. a Etesvous bien sur, me dit-il, de n'avoir pas la vocation? — Au contraire, et c'est là ma grande peine, je crois à ma vocation. — Pourquoi donc alors voulez-vous partir? — M. le supérieur ignore une chose, il ne sait point que ce n'est pas moi qui paye ma pension. Et celui qui la paye exige en ce moment que j'accompagne son fils au lycée, pour le conduire et le ramener. — C'est là ce qui vous arrête? — Oui. — Eh bien, mon enfant, restez : vous n'avez plus besoin que personne désormais paye votre pension. » Et voilà comment je suis prêtre, » ajoutait en nous racontant cela l'humble et pieux curé de Saint- Joseph, M. l'abbé Sibon. Xous ne savons lequel des deux ce trait honore davantage. Et nous connaissons aussi d'autres traits de même nature, d'autres prêtres qui doivent à une semblable générosité de sa part leur vocation. De sa charité quand il fut évêque, que n'aurions-nous pas à dire? Levons au moins un coin du voile. Il aiïectait tous les ans 2000 francs à des distributions de pain et de bons qui se faisaient tons les jours à lévêché, de la Toussaint à Pâques. De plus, deux hommes qui avaient sa confiance, .MM. Petit, ancien juge de paix, et Davoust, ancien notaire, recevaient tous les ans de lui chacun une forte somme pour faire face aux innombrables demandes courantes qu'ils étaient chargés d'examiner : que de secrets de générosité admirable ces deux hommes de bien ont emportés avec eux 1 Nous devons à un très honorable habitant d'Orléans le récit suivant. Au commencement de l'épiscopat de Ms'" Dupanloup, un négociant aux abois, faute de 1500 francs, eut tout à coup la pensée de s'adresser à l'évêque. « Je n'ai pas l'honneur d'être connu de vous, monseigneur, lui dil-iL et je ne suis malheureusement pas un bon chrétien ; mais je suis un honnête homme malheureux : je suis perdu, si je ne trouve pas 1500 francs; je suis sauvé si je les trouve. » Le visage et l'accent de cet homme frappent l'évêque. «Les voila, lui dit-il, croyant en faire le sacrifice. — Quand faudra-t-il vous les rendre? — Quand je les redemanderai. » A quelque temps de la, le négociant tiré d'aft'aire rapporte les