CHAPITRE XVI
» Mais, certainement, parce que vous êtes heureuse, ce n'est pas une raison d'oublier le bon Dieu, et si, au sein de votre bonheur, vous l'oubliiez réellement, (îte serait bien mal à vous, et je vous reprocherais cette triste ingratitude. Mais il n'en est rien; non, il n'y a pas là l'oubli de Dieu, et l'abandon ingrat aux joies que vous lui devez, sans aucun retour vers lui. Je ne le crois pas. Et voici pourquoi je ne le crois pas : c'est que vous priez à deux, et même je suis sûr que vous priez seule.
» Il y a un mot de l'Ecriture que je veux vous dire, un secret que je veux vous apprendre : Tai couru dans la voie de vos commandements, est-il dit dans le beau psaume 118, parce que vous avez dilaté mon cœur. La douleur rapproche de Dieu, mais le bonheur aussi ; on est alors poussé et porté par un souffle, pourvu qu'on lui tende simplement la voile. Il faut faire plus d'efforts quand on souflre; il n'y a guère qu'à se laisser aller quand on est heureux.
» Et pourquoi, mon enfant, ne vous laisseriez-vous pas aller, joyeuse et confiante, à ce souffle heureux, qui peut être pour vous un souffle divin? Ouvrez, dilatez votre âme : c'est Dieu, c'est Dieu. C'est lui qu'il faut voir et sentir dans toutes ces félicités dont il vous comble aujourd'hui. Et, d'ailleurs, un peu plus tôt, un peu plus tard, ce souffle passe, d'autres arrivent; il est bien rare et bien difficile de le fixer constamment dans une vie. Toutes ces joies du moment présent, mon enfant, c'est comme une rosée matinale que Dieu nous verse, avant le poids et la chaleur du jour. La fleur boit avec ivresse la rosée : c'est sa manière de bénir Dieu.
» Il n'y aurait à tant de douceurs un péril que si vous vous arrêtiez à elles seules, sans regarder ni plus haut, ni plus loin. Mais vous en savez la source, et vous en connaissez le but. Elles viennent de Dieu et doivent vous ramener à Dieu. Elles doivent non pas vous amollir, mais vous fortifier pour tous vos devoirs. Vous devez y puiser amour et courage, et, selon le mot que je vous citais, courir, parce que Dieu a dilaté votre cœur, courir dans la voie de ses commandements; être prompte à tout devoir;
404 VIE DE MOiNSEIGNEUR DUPANLOUP.
secouer toute inertie; être, si je puis dire ainsi, éveillée^ alerte, active, vigilante, sans précipitation troublée, avec une calme possession de vous-même, mais avec assiduité et lidélité à vos devoirs de piété surtout.
)) Mêler ainsi les devoirs aux joies, non seulement ce n'est pas incompatible, mais les unes aident aux autres; et quand la vie, ce qui arrivera inévitablement, mon enfant, aura pris une face plus austère, le souvenir des joies passées, de ces premières et si douces bénédictions de Dieu, vous sera un secours pour porter les devoirs qui ne passent pas, ce que j'appelais tout à l'heure le poids et la chaleur du jour. Le souffle de Dieu pourra n'être plus senti qu'avec intermittence, mais Dieu sera toujours au fond de votre cœur.
» Mettez-l'y donc d'une manière absolue et définitive (la jeune femme à qui cela était écrit avait eu en etfet à lutter, pour affermir sa piété, contre des inquiétudes d'esprit), en l'aimant beaucoup en ce moment où il vous est si facile et si doux de l'aimer. Ne parlez pas de mystère : le cœur n'argumente point. Dieu veut vous prendre aujourd'hui par le cœur; laissez-le faire, et donnez-vous bien à lui. Remédiez donc doucement et promptement aux négligences aperçues, reprenez fortement vos habitudes de prière et de travail; mettez aussi des bonnes œuvres dans votre vie : je ne vous ai peut-être pas dit cela assez, précédemment: c'est du reste le meilleur moyen de prolonger les douceurs de Dieu. Puissiez-vous donc sentir, mon enfant, que vous l'aimez î Et pour le sentir, c'est bien simple, véritablement aimez-le. »
Quand les premières espérances de la maternité s'annonçaient, quel grand et pur langage il savait tenir pour fixer la légèreté de Tàge et ouvrir les beaux horizons chrétiens :
« Mes chers enfants, Dieu soit béni de la grande nouvelle que vous me donnez ! Je lui ai rendu grâces dans ce vénéré sanctuaire de Notre-Dame des Ermites, où votre cher souvenir ma suivi. Je n'ai rien à vous dire quant à la manière dont cette grâce est reçue de vous deux, ce