CHAPITRE XVI
l'épargner et de vous porter toujours comme en ce momant dans ses bras, jusqu'à ce que tout soit consommé, et que vous lui apparteniez pour toujours. Alors il fera ce qu'il voudra. Vous serez plus forte, et la beauté d'àme qu'il vous destine, et la fécondité de vie qu'il vous réserve, quelle que soit la route, douce ou âpre, par laquelle il vous y mène, vous y arriverez sûrement.
» En résumé donc, attendez quelque temps encore, dans la paix, l'étude attentive et calme de vous-même, la patience, la douceur et la force que vous puisez au cœur de Dieu. J'espère bientôt pouvoir vous rencontrer. Alors une décision définitive pourra être prise. Je demande au bon Dieu de toutes mes forces qu'il m'éclaire moi-même, et qu'il mette sur mes lèvres une parole qui interprète réellement à votre égard sa sainte volonté. >
Les desseins divins s'accomplirent sur elle jusqu'au bout. Comment? Par quelle sagesse et quelle sollicitude l'évêqueacheva-t-il cette œuvre? Mais taisons ces choses, et laissons-la sous son voile, et derrière ces grilles, où Dieu, par la main del'évèque d'Orléans, l'a conduite.
A une autre généreuse jeune tille que l'appel de Dieu avait poussée au Garmel, voici quel langage il tenait :
(( Paris, 25 novembre 1874. Mon enfant, si je n'ai pas répondu de suite à votre bonne lettre, que j'attendais avec sollicitude, la faute en est à l'extraordinaire accablement d'affaires où je suis en ce moment. Je ne puis cependant laisser plus longtemps votre àme sans quelque réponse. Vous éprouvez, mon enfant, ce qu'on éprouve d'ordinaire après les grands et généreux sacrifices. Un calme profond, la douce paix de Dieu, succède à ces troubles causés par la chair et le sang, qui naturellement tressaillent avant de s'immoler. Le sacrifice consommé, on se retrouve en face de Dieu seul, caché dans son sein paternel, et sa joie infinie inonde. Goùlez-la, mon enfant, cette paix et cette joie de Dieu, et n'ayez regret à rien de ce que vous laissez. Qu'est-ce que ce monde, et qu'est-ce que la vie? Qu'est-ce que Dieu, et qu'est-ce que le ciel? Tout est là, la raison de vos sacrifices et de vos espérances, dans ce simple et grand contraste. Quant aux affections saintes avec les-
quelles vous avez dû lutter, ne craignez rien ! Dieu leur rendra au centuple leur généreuse coopération à cette vocation si manifestement venue de lui; et votre chère mère aussi m'a écrit qu'elle était dans la paix et l'action de grâces. Quant à votre noviciat, et à toute votre vie religieuse, je n'ai, mon enfant, qu'un mot à vous dire, le mot de saint Jérôme aux grandes âmes qu'il entraînait vers les sommets , par des voies assez semblables à la vôtre : Soyez généreuse, ne faites pas à demi votre sacrifice, ne reprenez jamais rien de ce que vous avez donné : à ce prix, comptez sur une sainte et féconde vie; j'ajouterai même sur une vie heureuse, au milieu de ses renoncements ; car l'onction de l'Esprit-Saint, qui dépasse toutes délices, est à ce prix : la parfaite générosité.
)) Les épreuves viendront, comptez-y, les sécheresses, la privation des consolations sensibles. Mais si votre générosité, rnème au milieu de ces épreuves, et dans cet abandon apparent de Dieu, ne se dément pas, oh ! que de mérites! et même quelle abondance dejoies spirituelles!
» Courage donc, ma chère enfant, c'est le port. Ancrez-y fortement votre pauvre petite nacelle, où Jésus est avec vous. Je vous bénis bien paternellement en Notre-Seigneur. »
. Que n'aurions-nous pas à dire aussi d'un autre ministère dont il fut fort occupé, la direction des jeunes gens? Elle tint une grande place dans sa vie de prêtre ; évêque, ce fut surtout par ses lettres qu'il remplit cet apostolat auprès de la jeunesse. Tantôt, c'étaient de simples étudiants qui lui écrivaient pour solliciter, à ce moment décisif de leurs vingt ans, ses conseils, et à qui il adressait des réponses comme celle-ci :
5) ... Oui, Monsieur, le plus bel emploi qu'on puisse faire d'une vie, c'est de là vouer à la défense des grandes et saintes causes; et je comprends qu'un jeune homme chrétien en ce siècle tressaille à la pensée de continuer les nobles luttes de la grande génération qui l'a précédé, les Lacordaire, les Montalembert, lesOzanam, les Falloux, les Cochin, et tant d'autres. Je vous crois digne. Monsieur,
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de prendre rang dans celte milice. Aussi bien les combats ne vous manqueront p;is, car l'attarfue aujourd'hui contre la religion est profonde et radicale.
» Xe craignez pas. Monsieur, pour vous mettre en étal de soutenir plus etticacement les luttes de l'avenir, les sérieux et austères labeurs. Ayez une jeunesse studieuse, laborieuse, je n'ai pas besoin de dire chaste et pure, si vous voulez avoir une vie militante, et vous donner la grande consolation de pouvoir dire un jour : Bonum certamen ccrtavi...
» Forliiiez-vous sur l'ensemble des preuves apologétiques ; étudiez aussi, à fond, les questions économiques, sociales et politiques, qui tiennent à la religion : plus vous aurez de science, et mieux vous pourrez combattre les tristes préjugés, les funestes malentendus qui éloignent de la vérité tant d'hommes de notre temps, et pour des griefs sans cause... »
Tantôt de jeunes normaliens, même non catholiques, demandaient et recevaient ses conseils.
Quelquefois, c'étaitde l'étranger même que Ton s'adressait à lui : un prêtre belge, M. l'abbé Bodson, qui dirigeait un cercle catholique appelé le cercle Ozanam, voulant avoir quelques paroles de lui à ces jeunes gens, lui envoya le compte rendu de leurs réunions ; l'évèque lui adressa une chaleureuse réponse.
Nous mettrons fin à ces indications sommaires, relatives à son action cachée et au rayonnement de son âme sur tant d'âmes, par un fragment d'une correspondance d'un haut et puissant intérêt. Nous avons montré déjà Ms^Dupanloup donnant à M. de Montalembert des conseils utiles à son àme ; il nous semble qu'il y aura quelque chose d'aussi édifiant que de touchant à voir l'illustre évêque tenir, au vaillant athlète de l'Eglise, vieillissant et malade, le simple et grand langage que nous fera entendre la lettre suivante, en tête de laquelle M. de Montalembert a écrit à l'encre rouge ces trois mots : admirable ^ secourable, inappréciable; en voici quelques extraits :
(( ...Il y a une parole de saint Paul qui m'est revenue à votre endroit, et qui me paraît contenir le vrai mot de
votre situation à l'heure qu'il est : Diligentibus Deiun, omnia cooperantur in bonum.
» Omnia : rien, certes, n'est plus étrange qu'une telle afliruiation ; et, toutefois, voilà certainement le but secret de Dieu, quand il permet que nous soyons atteints d'une manière particulièrement douloureuse par la tristesse des choses, par les déceptions, par les dégoûts, par toutes ces misères dont toute vie est pleine : Dieu veut que nous sachions au moins tirer profit pour notre âme de ces choses auxquelles nous ne pouvons rien, desquelles Lci cependant saura bien en définitive faire sortir ce qu'il voudra; Dieu veut que, ramenés à nous-mêmes, à notre cœur, comme dit l'Ecriture, par toutes ces souffrances intimes, nous mettions avec plus de diligence la main à l'œuvre de notre sanctification, qui, après tout, est notre importante et nécessaire afl'aire ici-bas...
» ...Vous avez eu une vie fortement, noblement occupée par les grandes affaires, par les luttes viriles et tous les nobles labeurs de l'homme public : surtout honorée par un grand but. Vous avez été le soldat de l'Eglise, en même temps que de la société française; vous avez combattu de bons combats, et si quelque parole un jour ou l'autre échappée de votre plume ou de vos lèvres a pu dépasser le but, les intentions étaient nobles, dignes de vous-même et de votre cause.
» Mais dans cette vie même dont Thonneur vous reste, et vous restera, n'avez-vous pas été tout à la fois, par une sorte de nécessité des choses, et par l'absence de certaines habitudes, trop ordinairement jeté hors de vousmême, trop entièrement répandu au dehors, dans les agitations de cette vie de tribune et de presse, et sur cette mer de l'opinion publique, battu des vents et des flots auxquels vous tendiez trop votre voile ; quant à la vie chrétienne, proprement dite, sauvant le devoir, mais ,peut-être n'allant pas toujours au deLi?...
» ...Je le sais, il est grand d'affronter ces orages, quand <oïi le fait comme vous pour un grand but; mais n'eùt-il pas été sage de prendre plus de précautions peut-être contre celte mobilité et cette inconstance?