CHAPITRE XVII
Prailly, à Costebelle. Peu de jours après son arrivée avan appris qu'un de ses confrères de lAcadémie française M. de Loménie, gendre de M. Gh. Lenormant, éiait mourant a Menton, il nhésita pas à l'aller voir, afin de pré parer a une fin chrétienne cet homme excellent, qui mentait par sa droiture de rencontrer à ses derniers moment^ la parole et le cœur d'un grand évéque. Et sachant qu'il retrouverait à ^.ce quelques personnes auxquelles son dévouement pouvait être utile, il alla y passer huit iour< chez un de ses collègues au Sénat, M. le comte de Cham- Urun. 11 reht alors, non sans une vraie joie d'âme u pèlerinage qui lui était cher, au vieux sanctuaire de 1 Guetta, tout près de la Turbie.
A Hyères ses journées étaient réglées presque comme a son eveche Le matin, il travaillait paisihiement à ses Lettres sur l Education des jeunes filles: c'était pour lui une douceur. Et de plus, voyant venir l'ora.e contre la liberté de 1 enseignement, tout fatigué qu'il était, il se préparait a la lutte. Il avait depuis longtemps l'idée de publier les proces-verbaux de la Commission de l'enseignement de 1849. La mort de M. Thiers, en réveillant les souvenirs de sa confraternité d'armes avec cet homme illustre dans ces discussions fameuses, avait rendu son desir plus vif encore.
• Plus lard, se sentant trop malade pour exécuter ce projet,^ Il pria un de ses amis d une génération plus jeune, M. Hilaire de Lacombe, de faire cette publication • « Je SUIS très heureux, lui écrivit-il le 1- juillet 1878 que vous vou lez bien vous charger de cet excellent travail. . Le travail parut en eiïet, après la mort de M^- Dupanloup et fut très remarqué. C'est une importante page d histoire. Il faut le lire si l'on veut voir dans la vérilé des choses quelles luttes a coûtées cette loi de 1850 et que le reconnaissance immortelle on doit aux hommes
Ce fut à Hyères que M.- Dupanloup apprit la mort de Pe IX .la première encore sa voix s'éleva; aussitôt, une éloquente lettre pastorale jaill.t de son âme, et dit à
l'Eglise ses pensées sur ce douloureux événement. Dans une première partie il traçait a les grandes lignes de ce pontificat, et les grands traits de celte douce et majestueuse figure»; et dans un second tableau, il montrait quelle était au vrai la situation actuelle de l'Eglise dans le monde, et quels spectacles avaient attristé les regards de Pie IX mourant: puis il ajoutait:
«Nous partagions son ferme espoir; nous imiterons son courage... Le triomphe n'a jamais manqué; mais il a, hélas! souvent coûté cher! Les âmes sombrent dans ces orages! Des nations entières peuvent y périr, et ne pas ressusciter : témoin les ruines immenses et non encore réparées de l'islamisme, du scliisme grec, et de la prétendue réforme, en Orient et en Occident. D'ailleurs, quelque certitude que nous ayons pour l'avenir de l'Eglise, nous, génération présente, nous pouvons être broyés dans la tourmente ! Il faut donc prévoir et prier, mais en même temps espérer toujours et lutter. »
Et, s'adressant aux Puissances dont les dispositions alors pouvaient sembler menaçantes, il s'écriait : « Que méditent-ils en ce moment? Quels projets, astucieux ou violents, allons-nous voir éclater au jour?... Sauront-ils seulement respecter le conclave? Prenez garde! la force n"a qu'un temps, et l'Ecriture sainte parle d'une petite pierre détachée de la montagne, qui brise le colosse aux pieds d'argile 1... »
Le conclave fut respecté, et à peine était-il assemblé, qu'une élection providentielle avait lieu. Un soir, un télégramme nous est remis, venant de Piome, et envoyé par notre ami, M. Ch. Goneslabile. Nous courons, triomphant, le papier bleu à la main, vers Tévèque : «Monseigneur, une grande, et aussi une bonne nouvelle. — Quoi donc? — Un Pape! — Vite, le nom, le nom! — Le cardinal Pecci. » Son visage se remplit de larmes. « Ah ! dit-il, bénissons Dieu! » C'était le Pape qu'il souhaitait. Le lendemain, il nous demanda de dire avec lui une messe d'actions de grâces.
Un des premiers actes de Léon XIII fut de donner pour successeur au cardinal Antonelli M&r Franchi; l'évêque
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d'Orléans, qui, depuis longtemps, avait les pins intime et les plus cordiales relations avec ce cardinal, lui écrivit
« Ilyères, 14 mars 1878. Monseigneur très chef et Irè vénéré, inutile de dire à Votre Eminence combien j'ai et heureux, de !a voir accepter la secrétairerie d'Etat. Tout( la France, tous les grands esprits, tous les honnêtes gen: y ont applaudi.
y» Oui, je le crois, avec la sagesse, le dévouement et k fermeté qui vous caractérisent, vous ferez de grande; choses... »
Son premier mouvement, après avoir appris l'electior de Léon XIII, avait été, se trouvant à moitié chemin d( Rome, d'y courir, pour oflrir ses hommages au nouveau chef de l'Eglise. Par discrétion, il renonça à cette pensée. Mais il voulut au moins dire à Léon XIII toute sa joie :
« Très-Saint-Père, je ne saurais exprimer à Votre Sainteté la vive satisfaction que m'a causée son exaltation au trône pontifical. C'a été là, je puis le dire, une des joies les plus profondes de ma vie. Préoccupé, comme je le suis, de tous les périls de la religion, c'était vous, Très-Saint-Père, que dans le secret de mon àme j'appelais de tous mes vœux. Votre élection, du reste, a été providentielle ; toute l'Eglise en a tressailli ; et tous les sages et grands esprits, qui connaissent les maux de notre temps et les remèdes possibles, y ont vu le doigt de Dieu. »
Quelques jours après, il recevait de M. Ch. Conestabile, traduites en français, les deux dernières lettres pastorales du cardinal Pecci, sur l'Eglise et la civilisation chrétienne : on les lui lut à haute voix ; son admiration alla jusqu'à l'enthousiasme. « Je n'ai jamais pensé autre chose, » s'écriait-il.
Ces émotions lui étaient douces : il en eut de tristes aussi. Un matin, nous lui fîmes lire dans un journal une motion présentée au Conseil municipal de Paris, dans le but de faire voter par ce Conseil une souscription pour le centenaire de Voltaire, et cela, afin de donner une sorte de caractère officiel à cette manifestation impie. Il eut encore à cette occasion un de ces mouvements de vive et noble sensibilité qui lui étaient si naturels : de ses deux
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bras jetés autour de nous il attira notre télé sur sa poitrine, en pleurant, et lorsqu'il put parler : « Oh ! mon ami, nous dit-il, quand on aime Jesus-Cluisl et son Eglise, comme on soullre de voir cela 1 Mais, ou j'y laisserai ma vie, ou j'empêcherai ce scandale. » Et, sur-le-champ, il lit venir d'Orléans la Vie de Voltaire, avec l'ancien travail préparé avant le Concile pour soutenir le défi porté au Siècle à l'occasion de la statue du même Voltaire ; il se procura, à Hyères même, quelques vulunies de ce coryphée de l'impiété, et laissant là avec regret ses Lettres sur VEducation des jeunes filles, il commença un nouveau travail, qu'il eut l'heureuse idée de faire sous forme de Lettres au Conseil municipal de Paris. Il achèvera ce travail cà Orléans.
Chaque après-midi, pendant son long séjour à Hyères, il sortait en voilure, et se rendait tantôt à l'une, tantôt à l'autre de ces charmantes villas qui l'avoisinent, ou sur les boi'ds de cette brillante Méditerranée. Le livre qu'il affectionnait alors pour sa lecture spirituelle, c'étaient les Lettres du père Lacordaire : elles lui causaient un vif plaisir d'esprit. Lorsque, le moment du retour venu, nous nous rapprochions de lui, avant de remonter en voiture, presque toujours il nous faisait part de ses impressions : l'àme du P. Lacordaire parlait visiblement à la sienne ; les souvenirs du passé alors lui revenaient ; comprenant mieux cette belle vie maintenant qu'elle se déroulait tout enlière sous son regard, il paraissait se complaire à contempler ce grand moine, entre déjà dans la sérénité de l'hisloire. Il nous lisait des [lassages de ses lettres, nous faisant remarquer cet art unique de dire, celle extraordinaire délicatesse d'àme ; heureux de lui rendre pleine justice ; exaltant son œuvre : ces conférences de Xotre- Dame, qui, avec la loi de 1850, disait-il, ont fait chrétienne toute la génération qui milite aujourd hui ; et celte restauration merveilleuse du grand ordre de Saint-Dominique, si adapte à notre temps, soit qu il prêche, soit qu'il enseigne ; une des forces et une des gloires de l'Eglise aujourd'hui, se plaisait-il à répéter ; constatant cette popularité
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rendue par le P. Lacordaire et ses amis à la cause cathclique, et dans" laquelle peut-être pensait-il avoir lui-|nème aussi sa part. Dans l'oubli complet de tous les dissentiments d'autrefois ne surnageait, pour ainsi dire, que le bonheur d'admirer i>ne des plus nobles apparitions sacerdotales et monastiques de notre temps.
A Costebelle, où vivait, dans le souvenir particulièrement filial et respectueux de M. et de M"' de Prailly, la mémoire du P. Lacordaire, la promenade de laprèsmidi était remplacée par une longue station à cette terrasse horizontale, sur le flanc du coteau, créée en partie pour lui: on l'y portait, car cette ascension ne lui eût plus été possible: il s'y oubliait, avec ses livres, des heures entières, devant l'horizon merveilleux quil avait là sous son regard, le vaste ciel, la rade et les montagnes.
Parmi les personnes qu'il eut occasion de rencontrer à Hyères, soit chez M. le comte de Rocheplatte, soit chez M. le baron de Prailly, se trouvait, par une bonne fortune appréciée de tous les deux, le spirituel et brillant écrivain, M. de Pontmartin. Leurs relations n'avaient été jus(jue-là qu'intermittentes, mais l'entente ne fut pas longue à s'établir entre eux, grâce à leur attrait réciproque l'un pour l'autre, et à une foule de souvenirs communs : on écoutait, ravi, l'intarissable critique et le grave et souriant évéque, se laissant parfois aller tous les deux au charme de ces souvenirs.
Parfois aussi M. de Pontmartin accompagna l'évèque à quelques lointaines promenades. Dans la rade d'Hyères stationnait, avec ses douze cents hommes d'é(|uipage, le grand vaisseau-école le Souverain. Le commandant était un marin aussi chrétien que brave, M. Lefort, et le commandant en second, M. de iMontesquiou, dont la jeune femme, née Des Cars, appartenait à une famille depuis longtemps en relation avec l'évèque d'Orléans. Tous les deux se rencontraient de temps en temps avec lui chez M. le comte de llocheplatte. Ils eurent la pensée de lui faire les honneurs de leur bâtiment, pour saluer celui que M. Thiers, du haut de la tribune, avait appelé le grand évêque et le grand citoyen, et dont le patriotisme avait
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éclaté à l'Assemblée et au Sénat non moins que pendant la guerre; et ils l'invitèrent à venir un dimanche célébrer la messe à bord. Il accepta l'invitation pour rendre hommage, lui aussi, à notre marine. VArrogante le salua au passage, malheureux navire qui devait, quelques mois plus tard, sombrer si lamentablement dans cette rade. Les marins du Souverain lui donnèrent Taprès-midi le spectacle des divertissements du bord et une petite (été nautique. Le lendemain, l'évéque écrivit au commandant une longue lettre, gracieux et poétique éloge de cette noble carrière de la marine.
M. de Pontmarlin, qui devait quitter Hyères quelques jours plus tard, ne manqua pas de raconter tout cela, avec àme et poésie, dans la Gazette de France. Il reçut de l'évéque la lettre suivante :
<( Hyères, ^[ mars 1878. Monsieur et bien excellent ami, il faut donc se résigner à ne plus vous voir à Hyères? C'est ce que je viens d'apprendre, avec grande tristesse. Oh ! le méchant homme I qui, comme le Parthe, lance en fuyant une tlèche empoisonnée de toutes les douceurs les plus mortelles à l'amour-propre des pauvres gens, et ne leur laisse même pas le temps de protester pour la forme! C'est aiïreux de s'en aller ainsi, quand on vous aime. Mais, du moins, on est heureux de vous avoir vu, entendu, connu de près et apprécié comme le mériteut votre charmant esprit et votre excellent cœur; et on espère bien vous retrouver quelquefois, à Paris : ce qui n'est pas la même chose que sur les bords de cette mer enchantée, que vous savez si bien peindre, et aux doux feux de ce soleil, dont votre style est un rayon. Mes hôtes, et tous ceux à qui ils vous ont lu, ont été émerveillés, éblouis. Moi, je garde, par-dessus tout, le souvenir de cette exquise bienveillance; et j'espère bien qu'il n'en sera pas de ces relations qui m'ont été si douces comme de ces brumes colorées qui flottent en ce moment sur les îles d'Hyères, et qui s'évanouissent. Je les redemanderai toujours. ))
De retour à Orléans pour la semaine sainte, M?' Du-
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panloup, grâce au bienfait d-e ce salutaire séjour à Ilyères, put terminer son grand travail sur Voltaire. Puiss il se décida à adresser au gouvernement une interpellation. Quelques amis voulurent l'arrêter; et ils croyaient avoir ici un argument particulier. En effet, ils avaient eu pour lui une pensée dont nous avons déjà dit quel((ue chose : mais donnons ici la parole à M. de Falloux :
« Une certaine disgrâce, un certain isolement grandissent souvent un homme, en permettant de le mieux voir, et par conséquent de le mieux juger, mais ils nuisent à sa cause. On ne s'étonnera donc pas que quelques-uns des collaborateurs de l'évêque d'Orléans, dans nos dernières assemblées, ambitionnassent pour lui la pourpre romaine; et, en effet, arrivés au pouvoir, ils le présentèrent pour un des chapeaux vacants. » La vérité complète est que l'évêque d'Orléans ne fut en réalité pas présenté; du moins par M. de Corcelles ; Pie IX fut seulement pressenti; peut-être son successeur, M. le baron Baude, dut-il aller plus loin. « D'autres noms, continue M. de Falloux, furent préférés à Piome.
» Plus récemment, à Iheure où cette pensée était pour ainsi dire délaissée, le bruit se répandit tout d'un coup au Sénat que la promotion de l'évêque d'Orléans ne rencontrerait plus de difticulté au Vatican, mais que c'était M. Dufaure qui s'y refusait, parce que l'évêque d'Orléans avait voté la dissolution de la Chambre des députés, avec la majorité du Sénat, le lendemain du 16 mai. Grande fut alors l'émotion des amis de l'évêque d'Orléans, qui se gardèrent bien de la lui confier. Mais ils essayèrent de faire comprendre à M. Dufaure que son opposition à une telle promotion était une grande injustice et une grande maladresse; que, s'il était question d'une promotion au Sénat, une objection sur le 16 mai pourrait trouver sa place chez les adversaires du 16 mai, mais que, dans une question toute religieuse, on ne devait pas admettre de telles considérations ^ »
D'un autre côté, quelques évêques considérables, et qui