‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 242 sur 259 · CHAPITRE XVH. ibO · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVH. ibO

lui révélait d\ine manière plus saisissante encore celte foi ardente et véhémente dont ies incroyants eux-mêmes ont senti l'iriésistihle impression. Parfois une'^éraotion quil ne pouvait contenir faisait trembler ses mains et entrecoupait sa voix; parfois aussi une note vibrante s'échappait de cette voix afiaiblie et presque éteinte. Ainsi se trahissait un de ces élans d'intercession et d'amour, dont on aurait pu dire, en empruntant ses propres paroles : (( Son àme a poussé un cri ».

» Tout dans la vie du saint évèque se ressentait du voisinage plus proche de Dieu. Cette vie sacerdotale, si fidèle, si fervente, qui était notre édification depuis tant d'années, avait acquis à ce moment une intensité et un rayi^mement nouveaux. Plusieurs fois dans la journée, on trouvait l'illustre vieillard à la chapelle, littéralement abîmé dans la prière; et, quand il sortait de la prière, on sentait en lui une suavité, une sérénité, qui s'exhalaient de son àme comme un parfum... On eût dit qu'il habitait par avance la région de la charité infinie.

» Cette disposition de son àme se manifestait, non seulement dans ses rapports particuliers, qui étaient empreints d'une piété et d'une indulgence inaltérables, mais aussi dans son action sur les affaires de l'Eglise, où il n'intervenait plus que pour modérer et concilier les esprits. Son désir le plus vif était la cessation des controverses irritantes entre les catholiques et leur union autour du grand pontife que Dieu avait donné à son Eglise. Ce qui se mêlait jadis de vivacité humaine à son zèle pour la justice et pour la vérité s'absorbait ainsi dans une suavité croissante; et l'on peut dire que l'ange intrépide du combat était devenu l'ange de la douceur et de la paix. »

Voilà pourquoi il souhaitait tant voir Léon XIII, recueillir les pensées de ce grand Pape, conciliateur et pacificateur, quoique lutteur aussi, et se mettre en complète harmonie avec ses vues larges et généreuses. Aussi, lorsqu'il eut senti, après une subite recrudescence de son mal, s'échapper cette espérance, c( ce fut pour lui un sacrifice sanglant ». Il y eut une compensation, ce fut la joie que lui apporta un bref de Léon XIII, daté du 17 sep-

tembre, à l'occasion de sa lettre sur le denier de saint Pierre, et dans lequel le Pape appelait ses travaux « la gloire de l'Eglise et la consolation du Saint-Siège ». Déjà, dans un bref du 18 juillet, Léon XIII avait loué « ses grands dons et ses services ». Telles furent les dernières paroles qui lui vinrent de Rome. Une autre joie fut d'entendre lire les épreuves d'un travail sur le Pontilicat de Léon XIII, destiné au Correspondant, et dont l'auteur était cet ancien et cher élève de La Chapelle, M. Charles Conestabile, en qui l'évèque d'Orléans aimait à voir « un des hommes dont l'Eglise a besoin ».

On a souvent rappelé cette parole prononcée par lui devant l'Académie française': « L'enfance, qui a été le premier amour de ma vie, en sera le dernier. » Jusqu'à sa plus extrême vieillesse en effet, l'enfance a eu sa prédilection. Nous en pourrions citer plus d'un trait charmant. En voici un qui le peint bien. Un des hommes les plus éminents de cette nouvelle génération qui s'était groupée autour de lui, son ami très intime et très cher, M. II. de Lacombe, lui vint présenter un jour à La Chapelle son jeune lils Bernard, âgé de trois mois à peine. L'enfant avait souri au vieil évéque et tendu ses petits bras vers sa croix d'or et son bon et radieux visage. Le lendemain il reçut la lettre suivante, écrite entièrement de la main de M?i' Dupanloup: « La Chapelle Saint-Mesmin, le 30 août 1875. Mon cher enfant, quand vous pourrez lire ces lignes, je ne serai plus de ce monde. Mais elles vous rappellemut un vieil évéque, qui aimait beaucoup vos bons parents, et qui vous bénit tendrement, vous et vos aimables sourires. »

Quelque chose de non moins touchant se lit dans le récit de ses derniers jours. « Sous le toit qui l'abritait, il avait retrouvé un enfant dont les traits reproduisaient exactement ceux de son père, alors que trente ans auparavant l'abbé Dupanloup portait celui-ci à travers les torrents de la montagne et lui apprenait à servir la messe. Le petit Joseph lui rendait son petit Félix d'autrefois. .. C'était un spectacle touchant et charmant que celui de la tendresse qui enlaçait le vieillard et l'enfant. Avec l'audace

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de ses cinq ans, le petit Joseph demandait tout et obtenait tout. Il pénétrait le matin dans la chambce de Monseigneur aux heures strictement réservées, s'établissait à sa table, barbouillant le papier avec le crayon taillé aux deux bouts, et cassait le bout bleu. Puis il s'emparait de l'écrin des bagues pastorales qu'il passait successivement aux doigts de l'évêque. « Laissez-le faire, c'est mon ami, » répondait ^Monseigneur, quand on voulait s'opposer à toutes ses témérités. Alors il attirait l'enfant près de son fauteuil, l'enveloppait de son bras, et sa tète affaissée sous le poids de la maladie s'inclinait encore jusqu'à cette petite tête blonde qui se relevait vers lui. Il le gardait là longtemps, causant avec lui sérieusement et gaîment, mais toujours paternellement. Dans un de ces colloques qui auraient pu tenter le pinceau d'un artiste, le mot de gloire fut prononcé par l'évêque. Joseph attachant sur lui son regard étonné : « Monseigneur, lui demanda-t-il vivement, qu'est-ce que c'est que la gloire? » « Je n'ai su que lui répondre, » nous dit le bon évêque avec une candeur charmante. La question d'un enfant avait embarrassé ce vieillard couvert de gloire, et l'avait réduit au silence. »

Le samedi -29 septembre, fête de saint Michel, il voulut dire, comme il le faisait tous les ans, sa messe pour M. le comte de Ghambord, et, malgré sa fatigue, il put encore écrire au prince, pour l'intéresser à la grande œuvre de la canonisation de Jeanne d'Arc.

La veille, il avait écrit à M. le prince de Joinville, aussi pour Jeanne d'Arc.

Le 30, de très bonne heure, une suffocation soudaine .le saisit, et il ne put se lever que pour assister à la messe tardive de l'abbé Chapon. Deux jours après, il écrivait, dans ces notes intimes où nous avons tant puisé : « 2 octobre, fête des saints Anges. — Toujours très beau pour moi. — Pensée que Dieu me donnera encore plus beau. » Les célestes lumières rayonnaient déjà à ces yeux qui allaient bientôt se fermer pour jamais sur la terre. Ce furent les dernières paroles que sa main traça dans ces pages secrètes, non les dernières qu'il écrivit, car jusqu'au

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