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moment même où la mort le saisit, il travaillait à ce cher volume destiné dans sa pensée à former de fortes générations de femmes chrétiennes et françaises. Et il le fit chaque jour, jusqu'au dernier jour, jusqu'à la dernière hem'e de sa vie ; car il est mort, ce grand travailleur, à sa table de travail, comme un soldat sous les armes. L'aprèsmidi, il faisait ou on lui faisait ses lectures accoutumées : il achevait en ce moment le récent volume de M. Taine sm' les Origines de la Révolution; livre qu'il appelait luimême « une révolution », et selon sa coutume d'encourager tout effort pour le vrai et le bien, il saisit le prétexte de certains documents manuscrits, dont la connaissance pouvait être utile à M. Taine, pour adresser à cet ancien adversaire une lettre qui était surtout un hommage à son talent et à sa sincérité courageuse. Il lisait aussi le dernier écrit du duc de Broglie : le Secret du Roi; et, en outre, comme il avait besoin alors de variei' ses lectures, une notice sur M. de Maistre. Pour sa lecture spirituelle et ses oraisons, il se servait alternativement du Traité de V Amour de Dieu de saint François de Sales, et de la Vie de saint Vincent de Paul, par Abelly, livre qu'il relisait pour la vingtième fois peut-être.
Son application à Dieu était continuelle, et on eût dit que sa prière avait des accents plus pénétrants encore et plus profonds que de coutume. Le jeune prêtre qui l'accompagnait se trouvait à la petite chapelle quand l'évêque y lit une de ses dernières visites au saint Sacrement. Ecoutons son récit :
(( C'était l'un de ses derniers soirs... Je le quittai pour entrer à la chapelle. Bientôt je l'entendis se traîner penihlement, la porte s'ouvrit et je le vis paraître tout chancelant. Il voulut d'ahord se tenir agenouillé près du tabernacle, mais il ne le put, et se laissa tomber dans un fauteuil, épuisé... J'assistai donc à l'entretien suprême de cette grande àme avec Dieu. Je le vois encore, tel que je le vis alors, abîmé dans la prière, à la faible lueur de cette lampe qui, elle aussi, semblait vouloir s'éteindre dans le sanctuaire. J'entends encore le bruit de sa respiration haletante, entrecoupée de paroles inarticulées, qui me
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revieTinent aujourd'hui comme les derniers cris de son cœur. )> - ^
M. le docteur Michaud, un professeur de la Faculté de Grenoble, qui habitait au pied du château de Lacombe, dans la vallée, et qui, depuis longues années, voyait l'évêque d'Orléans, redoublait ses soins empressés et affectueux ; car l'évêque d'Orléans devenait toujours l'ami de chaque médecin qui le soignait. Une crise ^'étant manifestée le 8, on envoya télégrammes sur télégrammes à M. Combal, qui se trouvait alors au fond des Pyrénées. Ce que le docteur Michaud constatait, c'était, avec une céphalalgie intense et sourde, des troubles, des lésions organiques dans la région du cœur. L'évêque ne put désormais qu'assister à la sainte messe.
Et lui, qui ne parlait à peu près jamais de sa santé, se mit à écrire, à plusieurs amis, quelques lignes affectueuses et attristées, annonçant « quil n'allait vraiment pas bien », et sollicitant leurs prières. Il nous adressait, le 9 octobre, une lettre de ce genre, qui nous fut remise à Paris, où nous étions alors malade, le 10 au matin. iXous lui répondîmes quelques mots, qu'il put lire encore le lendemain, peu d'heures avant de mourir, et dans lesquels nous lui exprimions notre impatience « d'aller reprendre auprès de son cœur, disions-nous, cette place qui est la nôtre ». Et en même temps, nous demandions à ses hôtes, nos amis, quelle était cette crise dont ils venaient aussi de nous avertir, et si nous ne devions pas partir sur-le-champ, à tout prix. Le courrier qui nous apporta la réponse à cette question, hélas ! nous apportait aussi un télégramme qui nous annonçait sa mort 1 11 plut à Dieu de mettre pour nous, dans la douleur de sa perte, cette autre grande amertume, de n'avoir pas été là !
Voici quel fut son dernier jour :
« Le vendredi M octobre se leva radieux. Monseigneur avait eu quelques heures de bon sommeil ; sa figure était moins altérée. A huit heures, il avait la vie de saint Vincent de Paul entre les mains, et faisait son oraison. Nous nous succédâmes toute la matinée auprès de lui :
461 VIE DE MONSEIGNEUR DUl^ANLOUP.
nous le reverrons toujours, assis dans son vaste fauteuil, devant la fenêtre qu'il avait fait ouvrir au grand large. Son regard se reposait sur le lointain des Alpes dorées par une lumière qui le charmait. Il était là encore, doux et serein, paisible et fort, n'ayant pas une plainte et remerciant sans cesse ceux qui le soignaient. Il était là, avec son visage souriant et attendri et son attitude fatiguée, qui gardait cependant encore toute sa noblesse. On eût dit qu'il y avait en lui le sentiment d'une attente... C'était l'attente de Dieu.
)) Et, pasteur, il travaillait encore et priait. Sa main défaillante feuilletait les pages de son manuscrit (ces Lettres sur TEdacation des jeunes filles), et tour à tour secondait les jeux de l'enfant, assis auprès de lui à cette table de travail. Il envoya ce jour-là encore à son imprimeur d'Orléans des épreuves de ce volume qui arrivèrent quand déjà on avait appris sa mort.
» A une heure, il reprit son bréviaire, et parvint à le réciter tout entier. Tout ce qu'on put obtenir fut qu'il remettrait au lendemain matines et laudes du lendemain. A deux heures, il dépouilla son courrier. Puis il lut à ses hôtes un passage d'une lettre de Rome sur le Saint-Père. (( Quelle grâce pour l'Eglise qu'un tel Pape î » s'écria-t-il. Et il compara la mission de Léon XIII au dix-neuvième siècle, à celle de Cali.xte II au douzième. Puis, revenant sur les controverses entre catholiques : (( Il faut gouverner et modérer tout cela », conclut-il avec fermeté. Cet homme de guerre était en elfet, comme nous l'avons dit, un homme de paix, et les divisions entre catholiques furent toujours une des grandes douleurs de sa vie. Il ne combattit jamais que pour les éteindre.
)^ Après son repas, qu'il avait pris à trois heures, on le porta au salon... Puis on revint à la lecture commencée la veille. 11 l'écoutait avec un intérêt soutenu, l'interrompant fréquemment par de vives rétlexions...
» Le soleil venait de se coucher. Il se fit emporter du salon, et put jeter de la terrasse un dernier regard sur les montagnes de son pays, qui étaient enveloppées d'une brunie rosée. »