‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 244 sur 259 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Quelques instants après, un des hôtes de Lacombe, un jeune homme, qu'une grande douleur, queît^ues années auparavant, avait touché, désira se confesser encore une fois : l'évèque l'entendit, et lui parla avec sa lucidité, sa bonté, sa fermeté habituelles. Après quoi Tabbé Chapon lui lut encore quelques pages sur Joseph de Maistre. Il était alors six heures et demie. Il interrompit la lecture, exprima en quelques paroles sa joie d'avoir pu encore « se mettre en règle pour son bréviaire ». Puis il prit son chapelet pour le réciter.

Son chapelet achevé, l'évèque se remit à sa table, et reprit les feuilles de son manuscrit : son domestique, Jules, qui lui servait aussi de secrétaire, était près de lui. Mais après quelques instants de travail, il se sent tout à coup comme suffoqué, pousse un cri, et porte rapidement la main à sa poitrine, écartant, par ce mouvement, les feuilles qui étaient devant lui ^ L'abbé Chapon, qu'un pressentiment avait fait rentrer au salon, entend ce cri, entre, et voit l'évèque en proie à une crise douloureuse, et, effrayé, lui conne, après quelques mots d'exhortation, l'absolution. Puis, il lui fait respirer de l'éther. Le mourant se ranime; l'abbé Chapon alors lui parle de nouveau. Ecoutons son récit : « Le bon Dieu vous voit tant souffrir, vous lui offrez bien ces souffrances en union avec Notre-Seigneur, n'est-ce pas? — ■ Oui, mon ami, » me dit-il d'une voix forte et avec un accent de foi et d'amour victorieux de la douleur, qui retentira à jamais dans mon àme. Je lui dis alors que j'allais lui donner l'absolution et réciter l'acte de contrition. Il me répondit en joignant les mains : « Oui, mon cher ami. » Et il saisit sa croix pastorale, et la pressa contre ses lèvres. Ce fut un moment sublime. J'ajoutai : « Mon père, je vais prier pour vous la très sainte Vierge, par cette belle prière que vous aimez tant, le Souvenez-vous. » Il me répondit, toujours avec le même accent : « Oui, oui, mon ami ». Et je récitai lentement le Souvenez-vous, auquel il parut s'unir. Ensuite, je lui

1. L'autopsie prouva qu'une masse aqueuse, en pesant sur le cœui avait arrêté ainsi subitement le mouvement de la vie.

annonçai l'indulgence pléiiière, que je lui appliquai en lui faisant baiser le crucifix de M. Helsch, que l'on avait placé près de lui. »

A ce moment, M. Du Boys, qui se trouvait éloigné du salon quand Tévèque d'Orléans poussa ce dernier cri. et qu'on était allé chercher en toute hâte, entra, et vit l'évêque, soutenu par le fidèle Jules et par André, scn propre domestique, qu'on avait appelé aussi, baisant de ses lèvres n:iourantes le crucifix que lui présentait Fabbé Chapon. Il eut ce spectacle. Puis, un instant après, l'évêque poussa un soupir, laissa retomber sa tête sur sa poitrine, et expira « en présence du plus ancien et du plus jeune de ses amis ».

« Son chapelet était encore entre ses mains. » C'était le vendredi 11 octobre 1878, à sept heures moins cinq minutes du soir ; il allait avoir soixante-dix-sept ans.

L'évêque d'Orléans est mort ! Cette nouvelle inattendue, apportée par le télégraphe à Grenoble, à Orléans, à Paris, à Rome, consterna les âmes. On s'abordait, à Paris, dans les rues, en se disant : « Est-ce vrai ? l'évêque d'Orléans est mort ? » Le Saint-Père s'empressa d'envoyer, avec ses bénédictions, l'expression de « sa profonde douleur ^ ». Les témoignages de sympathie affluèrent de partout à l'évêché d'Orléans et à Lacombe. Absent de son diocèse, le coadjuteur, ^\s^ Coullié, se hâta d'y revenir, pour se concerter avec ses vicaires généraux, et députa à Lacombe M. Bougaud, afin de ramener dans sa ville épiscopale le corps de l'illustre défunt. Le spectacle à Lacombe fut touchant: (( On arriva chez M. Du Boys de tous les points de la montagne, en apportant des fleurs pour les déposer sur le lit de mort de Monseigneur, et de% objets de piété pour les faire toucher à ces restes qui étaient vraiment des reliques chères et vénérées. » Le samedi, et surtout le dimanche, ce fut une véritable fouie qui dehla et s'agenouilla devant l'illustre mort. Le lundi

1. Lettre à M?'' Coullié. — Dépêches du cardinal Nina à Mr'^ Coullié et à M. Du Bovs.

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il octobre, en présence d'un nombreux clergé, accouru de Grenoble et des paroisses voisines, et d'une foule considérable, M. i'abbé Bougaud quittait Laconîbe avec ce précieux dépôt.

A OriéanSj on avait préparé une chapelle ardente dans le vestibule de l'évêché. Notre ville s'émut tout entiCTe. Tous, prêtres, laïques, mères, enfants, vieillards, ouvriers, soldats, hommes de tous les rangs et de toutes les conditions, vinrent à flots pressés, pendant huit jours, s'agenouiller, avec des larmes et des prières, et contempler une fois encore le grand évêque endormi dans la mort. De tous les points de la France, de l'étranger même, on accourut aussi.

Les obsèques furent royales. On peut dire que l'Eglise et la France étaient là : vingt-quatre évéques \ un clergé innombrable; l'Académie, le Sénat, la magistrature, l'armée; des hommes illustres dans tous les genres, des jeunes gens, venus de partout, suivirent le char funèbre. La Pologne, l'Irlande, la Belgique, l'Italie, avaient là des représentants. Que de noms nous pourrions citer ici! N'oublions pas du moins M. le prince de Joinville, que l'on vit s'agenouiller devant le cercueil, et y déposer de ses mains une couronne. Le moment du départ venu, une fanfare guerrière donna le signal : c'était bien, en effet, d'un grand guerrier qu'on menait les funérailles. Les cordons étaient tenus par M. le vice-président du Sénat, par le directeur de l'Académie française, par le commandant du 5^ corps d'armée, par le premier pré-

i. Le cardinal-arclievèqiie de Paris, Mg'' Guibert, le cardinal-archevêque de Rouen, M?i' de Bonnechose, M-r Bernardou, archevêque de Sens, Msr Colet, archevêque de Tours, Mgi' Ramadié, archevêque d'Albi, MS'" Place, archevêque de Rennes, Mgr de la Hailandière, ancien évêque de Vincennes (Etats-Unis), Mgr Regnault, érêque de Chartres, Mgf Pie, évêque de Poitiers, Mgi" David, évêque de Saint- Brieuc, Mgi" Grimardias, évêque de Cahors, M?i' Maret, évêque de Sura, Mol' Hugonin, évêque de Baveux, Msi' Hacquarl, évêque de Verdun, M?'" Thomas, évêque de La Rochelle, Mgr Foulon, évêque de Nancy, Mg'' Freppel, évêque d'Angers, M?i" Soubiraniie, évêque de Sébaste, Mg"" Turinaz, évêque de Tarentaisp, M?r Perrau'î, évêque d'Autun, Mgi' Laborde, évêque de Blois, Mgr Goux, évêque de Versailles.

sident, par le Préfet, et par le maire d'Orléans. Par un beau soleil d'automne, à travers les rangs pressés d'une population recueillie, le cortège parcourut les rues de la vieille cité orléanaise, comme en triomphe. La vaste basilique de Sainte-Croix se trouva trop étroite pour la foule. Non seulement les nefs avec le sanctuaire, mais encore toutes les chapelles étaient envahies. Ce fui le vénérable cardinal-archevêque de Paris qui officia. Point d'oraison funèbre : Tévèque d'Orléans l'avait formellement défendu. Néanmoins, tout à coup, dans la chaire, apparut l'abbé Bougaud. Ujie sorte de frissonnement parcourut l'immense auditoire; un silence solennel se lit: tous les yeux tournés vers Torateur apercevaient en même temps, sur le catafalque dressé au milieu de la nef, le visage découvert du grand évèque dont la voix avait tant de fois retenti dans cette cathédrale, et qui était là, muet et pâli par la mort. Lentement, d'une voix forte, mais profondément émue, M. Bougaud prononça les paroles suivantes :

« Messieurs, le grand évêque que nous pleurons a défendu, vous le savez, qu'aucune oraison funèbre fût prononcée à ses obsèques; et, malgré la douleur que nous cause une telle prohibition, nous nous y conformerons religieusement, voulant lui donner, jusque dans la tombe, celte dernière marque de notre filiale obéissance.

» Nous laisserons la piété, la reconnaissance, l'admiration, le souvenir de ses grandes œuvres, lui faire dans tous vos cœurs la seule oraison funèbre qui soit digne de lui. Et déjà celte foule, cette ville en deuil, ces funérailles presque royales, ce religieux et sublime concours de tout ce qu'il y a de plus grand dans tous les ordres de la société, ne disent-ils pas plus haut que toute parole ce qu'était celui que nous avons perdu? quelle place, à jamais vide, il tenait dans celte grande Eglise catholique dont il fut toujours l'athlète intrépide, infatigable et si puissant, dans cette France qu'il aimait éperdument; — ah! jamais àme ne fut plus française! — dans cette société moderne dont il comprenait si bien les aspirations légitimes, et dont il toucha toujours les plaies d'une

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main si délicate, craignant de blesser quand il voulait iïuérir: dans: ce diocèse et cette ville d'Orléacs dont il fut, pendant trente ans, la flamme, et enfin dans cette foule d âmes éminentes accourues de toutes parts, et dont les larmes et la douleur lui font, depuis huit jours, le plus magnitique des triomphes!

)) Et cependant nous nous tairons, puisqu'il le faut! Xous comprimerons l'éloge sur nos lèvres, puisqu'il l'a voulu! Mais nous nous donnerons un dédommagement que ce grand el cher défunt n'a pas songé à nous interdire : ce sera de 1 écouter une dernière fois; ce sera de lire ici, au pied des autels, devant ses restes vénérés, du haut de cette chaire en deuil, le testament oîi il a déposé, avec ses dernières recommandations et ses derniers adieux, l'expression de ses sentiments les plus intimes. Ce testament est déjà ancien. Il a dix ans de date. Il a été écrit le 10 avril 1868, un jour de vendredi saint, pendant une de ces retraites d'hommes, dont la mémoire sera impérissable à Orléans, où se mêlaient, dans un langage si simple, presque familier, les éclairs inattendus, et toute la tendresse de sa parole. Au moment où M^'" Dupanloup écrivait ce testament, il était déjà dans toute sa gloire. Et c'est ce qui donne un charme si pénétrant aux sentiments d'humilité, de repentir, de mépris de soi-même, d'entier abandon à la miséricorde divine qui éclatent à toutes les lignes!

» Il y a là une âme peu connue de la foule, une àme de vrai prêtre, de saint évêque, et je le dirai, d'humble chrétien, plus grande devant Dieu et même devant les hommes que l'àme du polémiste, de l'écrivain et de l'orateur. C'est cette àme qui vivra éternellement, car, dans sa longue carrière, à travers les omhres mohiles des choses qui passent, elle a aimé fidèlement, ardemment, ce qui ne passe pas : la vérité, la vertu, l'honneur, l'intégrité privée et publique, les âmes et Dieu! »

Après ces paroles, M. l'abbé Bougaud commença la lecture de ce testament :

« Orléans, 10 avril 1808. Au nom du Père, qui ma créé

et du Fils qui m'a racheté, et du Saint-Esprit tout-puissant et éternel sanctificateur.

» L'heure est venue pour moi de penser plus prochainement encore que je ne l'ai fait jusqu'ici au jour de ma mort.

» L'âge, la fatigue me fout prévoir ma fin prochaine. La tristesse des temps où nous sommes, le besoin de me reposer avec Dieu, et surtout l'espérance profonde que Notre-Seigneur m'inspire en sa bonté, me font regarder avec consolation celte fin ; avec crainte et tremblement sans doute, à cause de mes péchés, mais aussi avec confiance, en vue des miséricordes divines et des mérites infinis du sang de Notre -Seigneur répandu pour moi.

» S'il plaît à Dieu de me recevoir dans son sein, malgré tous mes péchés et les innombrables misères de ma vie, je l'en bénis d'avance, et je lui fais de toute mon âme, et vraiment, ce me semble, sans aucune peine, le sacrifice de ma vie pour le jour et Theure qu'il voudra, et en expiation de tout le mal que j'ai fait. Non seulement il est juste, mais il est très doux de redire avec Notre-Seigneur sur la croix : Pater, in manus tuas commendo spiritum meiim.

j) Le sentiment avec lequel je dois remettre mon âme entre les mains de Dieu, mon Créateur et mon Père; et dans le cœur de Jésus, mon Rédempteur, le Bienfaiteur de toute ma vie, qui m'a fait prêtre, suscitans a terra egeniun, et de stercore erigcns pauperem; et dans l'amour de l'Esprit-Saint, qui m'a aidé si souvent pour mon travail, malgré l'imbécillité naturelle de mon esprit, et surtout pour le travail de la fidélité au service de Dieu, malgré les défaillances perpétuelles de ma nature : c'est le sentiment d'une profonde reconnaissance pour des bontés et des miséricordes dont seul j'ai bien le secret, et que je ne sais même pas au degré où cela est.

» Je choisis ce jour du vendredi saint pour faire ce testament. Il est particulièrement juste et consolant en ce jour, où mon Créateur et mon Sauveur Jésus-Christ a souiïert la mort pour moi, que j'accepte religieusement la mienne; que je lui rende avec joie mon àme qu'il a dai-

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