Panégyrique de Jeanne cVArc, par l'évêque d'Orléans
Et, maintenant, avant de prendre congé de l'illustre évêque, recueillons-nous un moment pour jeter un dernier regard, une vue d'ensemble, sur cette existence, et la contempler dans son unité et sa vraie beauté.
Lorsque, après la mort de M. de Talleyrand, M. Royer- Collard disait à l'abbé Dupanloup : « Monsieur l'abbé, vous êtes un prêtre », il laissait échapper le vrai mot de cette vie, si une et semblable à elle-même, dans ses phases diverses, du berceau à la tombe. Former en lui le prêtre, toutes les préparations par lesquelles il plut à Dieu de le faire passer n'ont pas d'autre but. C'est pour cela que Dieu prend par la main ce petit enfant, et le conduit d'Annecy à Paris, aux catéchismes, et des catéchismes à la Petite Communauté, à Saint-Nicolas, à Saint-Sulpice. Et dès lors, l'œuvre providentielle est faite : par cette éducation, la plus ecclésiastique qui pût lui être donnée, l'esprit sacerdotal, c'est-à-dire la piété profonde et le zèle, sont en lui : de là, dans sa vie, tout procède. Et à partir des plus humbles commencements, tout se déploie, tout monte, tout grandit. Et c'est parce qu'il fut si pleinement prêtre, si profondément dévoué à l'Eglise qu'un moment viendra où il ne se renfermera pas dans le sanctuaire, il se mêlera aux conflits du temps, il prendra part aux luttes que l'Eglise soutient nécessairement sur cette terre, puisqu'elle est dans ce monde, si elle n'est pas de ce monde. Il aura donc une double action : dans l'Eglise, dans l'ordre des choses purement religieuses ; et à cause d'elles, au dehors, sur son pays et sur son siècle.
Quelle fut son œuvre dans l'Eglise? Elle fut ce qu'il
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aimait à appeler VOpus ministcrii, le ministère, le service des âmes. Les àines, et rien n'éclate plus dans sa vie, nul plus que lui ne les a aimées. C'était sa passion, sa flamme, le ressort caché de sa puissante action. Catéchiste, et si longtemps catéchiste, il a fait de ces modestes fonctions un grand apostolat; il en eut, après d'autres, sans doute, avec d'autres, le génie; et il a exercé là, sur toute une génération, une influence profonde et durable. Et quand enfin, si merveilleusement doué pour la haute éloquence, il aborde les chaires illustres, ce sont encore les âmes qu'il cherche, et qu'il atteint. De là, le caractère éminemment évangélique de sa parole ; et de là aussi sa puissance.
Evéque, il sera plus que jamais un apôtre : il le sera par ses travaux pour la sanctification de son diocèse, par une prédication plus pastorale encore, et surtout par son action directe sur les pasteurs eux-mêmes. Il donnera à la fois l'exemple et le précepte, il léguera à l'Eglise, sur tout l'ensemble du ministère, des écrits qui sont des trésors. Le siècle qui ne lit pas cela n'en savait rien ; c'est pourquoi nous avons voulu le dire avec détail : et nous le répétons, ces écrits, qu'il faut connaître si on veut l'apprécier sous ce rapport, l'élèvent au niveau des plus grands évéques.
>'ous avons dû mettre en lumière aussi sa direction, et les perspectives que nous avons ouvertes sur ce côté peu connu de sa vie nous permettent d'apprécier ce qu'il a fait là, dans l'ombre, sous l'œil de Dieu. 11 a dirigé, soutenu, consolé, au près, au loin, dans toutes les situations, des âmes sans nombre : Combien durant sa longue vie auront subi sa féconde influence I 11 a maintenu, dans ce temps-ci, à un degré que Dieu seul sait, la piété, les vertus chrétiennes, et il continue dans l'Eglise la lignée glorieuse des grands directeurs : il a été, là surtout, un maître.
Comme éducateur, il lut sans rival. 11 a eu sur la jeunesse une puissance que personne n'a possédée à un plus haut degré ; nos récits sur ce point ont été dépassés par les témoignages de ses plus illustres disciples. Le Père
Lacordaire, qui a jeté aussi sur son nom, à la fin de son éclatante carrfère, cette gloire rare de grand éducateur, élevant des jeunes gens pour le siècle, a fait autrement, sans faire mieux et plus. D'ailleurs les résultats de cette éducation sont là : pour ne parler que du clergé, en huit ans il a donné à TEglise plus de prêtres que ses prédécesseurs en trente ans. Et les prêtres de son école se reconnaissent partout : c'est Télite.
Cette action sur la jeunesse s'est étendue aux hommes d'un âge mùr ; il a écrit ces remarquables lettres sur les études qui leur conviennent; pour eux aussi il a été un excitateur incomparable. Nul n'aura plus fait que cet évêque pour diminuer la race des jeunes gens et des hommes inutiles, pour combattre l'inertie, la nonchalance, la déperdition misérable des dons de Dieu, et pousser aux travaux honorables, aux études fécondes: en un mot, pour susciter des hommes à TEglise et à la patrie.
Et ce qu'il a essayé pour les hommes, il l'a entrepris pour les femmes aussi. Nul ne s'était fait un plus grand idéal de ce qu'il a si bien nommé la femme chrétienne et française, nul n'a plus travaillé à le réaliser. Là encore il a laissé des œuvres, toute une série d'œuvres, qui prendront place à côté de l'écrit immortel de Fénelon.
Voilà ce qu'il a fait pour l'Eglise, au sein de l'Eglise ; mais, si grand que cela soit, il semble que ce soit peu encore devant l'éclat de ses luttes au dehors pour cette sainte épouse de Jésus-Christ.
Le dix-neuvième siècle aura sa physionomie à part dans l'histoire : siècle agité et tourmenté, de transition laborieuse : siècle de confus mélange où s'agitent pêle-mêle toutes les idées ; siècle de nobles aspirations et de tristes avortements ; de grandes lumières et de grandes ignorances; de progrès incontestables et de décadences certaines. On y peut reconnaître comme deux renaissances religieuses. La première, à l'aurore même de ce siècle, après les écroulements qui l'avaient précédé : de grands noms y président, de grandes choses y ont été accomplies; mais, trop jeûne pour y prendre part, l'abbé Du-
panloup n'en a reçu que le contre-coup fécond. Les hommes qui dans l'Eglise en furent les instruments, ont été ses initiateurs et ses maîtres ; il a connu, au déclin de leur vie, beaucoup de ceux qui dans la politique avaient pris part à ce mouvement. Au point de vue religieux, le Concordat avait inauguré un état de choses favorable au relèvement des croyances dans les esprits. En politique, il y avait des résultats acquis, auxquels l'ancien clergé ne se ralliait pas sans défiance. La seconde renaissance religieuse a suivi la commotion de 1830; Tabbé Dupanloup était alors assez avancé dans la vie pour y coopérer. Quelle a été cette renaissance? Quelle y fut sa part? Quelles luttes le cours des choses a-t41 amenées pour lui?
L'impiété voltairienne , ravivée par la révolution de Juillet, ressuscitait contre nous les anciennes colères et les vieux ombrages. La religion était méprisée, le clergé suspecté et tenu à distance. On disait l'Eglise inexorablement liée à un passé mort, et incapable de comprendre les temps nouveaux. Toutefois, l'Eglise, qui ne reste pas immobile quand tout marche, avait marché aussi. Et les révolutions, qui travaillent pour elle à leur insu, n'avaient pas en vain amené certaines institutions et soulevé certaines idées. La doctrine catholique, grâce aux écrivains qui avaient surgi, Frayssinous, Chateaubriand, de Maistre, de Bonald, resplendissait assez pour commander le respect aux intelligences, à qui les nouvelles écoles philosophiques n'offraient rien, que de vains systèmes ou de stériles négations. Quelque fierté et quelque audace étaient permises aux catholiques. De là, sur le terrain des revendications politiques, des essais, téméraires d'abord, et bientôt ramenés par Rome à la mesure, et enfin un terrain solide et un drapeau éblouissant. De là, dans le champ de la controverse, une apologétique rajeunie, triomphante; et, dans le domaine de l'action privée, une fécondité d'œuvres men'eilleuse. Tel fut le réveil religieux qui suivit 1830.
Tout cela avait lieu, par des hommes nouveaux, pendant que Tabbé Dupanloup faisait encore le catéchisme et
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dirigeait un. séminaire. Et cependant déjà, avant de se produire dans la grande arène, il participe a» mouvement ; il va bientôt y prendre une part considérable.
D'abord il est poiir la résistance, comme en général l'ancien clergé. Pourquoi? Il l'a dit lui-même : dans le passé, les excès avaient trop ensanglanté les institutions; et dans les idées nouvelles tout n'était pas pur. Il avait raison de repousser ce qu'il repoussait; il n'avait pas plus tort que ses maîtres et ses pères de ne pas faire encore, dans les prograxnmes non éprouvés par l'expérience, le départ, les distinctions auxquels on sera conduit plus tard. Mais, dès qu'il fut engagé dans la bataille, l'illumination se fit dans son intelligence, et pour jamais. Le poste de combat choisi par lui, dès la première heure, sera le sien jusqu'à la fin.
La question particulière qui l'amena dans la lice impliquait la question générale, et la liberté de l'enseignement, la liberté même de l'Eglise. Or, précisément, là aussi était la lutte entre l'esprit du passé et l'esprit de l'avenir. Mais pourquoi des regrets superflus, qui ne font pas revivre ce qui a péri sans retour? 11 faut bien prendre un temps comme il est, et les choses et les hommes comme ils sont. Quelle que soit l'abstraite théorie, il faut vivre et compter avec les faits. Pour la première fois donc, M. de Montalembert appelâtes catholiques, pour la revendication de leurs droits religieux, sur le terrain du droit commun, des libertés constitutionnelles. L'abbé Dupanloup sentit la justesse du point de vue et la puissance de la tactique. Aussi bien, rien ne répondait plus aux instincts généreux de son âme et à ses habitudes d'apostolat.
Accoutumé à traiter avec les hommes, porté par largeur d'esprit et par charité sacerdotale à tous les ménagements licites, à toutes les condescendances permises, cherchant d'abord ce qui rapproche pour écarter enfin ce qui sépare, il vit qu'il y avait là, dans ces libertés publiques si chères à ce siècle, une force dont nous pouvions nous emparer, et c'est cette manière de voir que, sans dogmatiser, sans poser de thèses absolues, il adopta
dès ses premiers écrits de controverse, c'est-à-dire ses lettres au duc de Broglie; c'est là qu'il fit entrevoir, dans sa Pacification religieuse, la conciliation possible, la paix qu'il aura l'honneur de conclnre un jour.
Un terrain solide pour la lutte en vue de la paix future, car il n'est pas, certes, à souhaiter que les guerres s'éternisent, c'est la condition première et indispensable; mais la façon de combattre n'importe pas moins peut-être au succès filial. La sienne fut, dès l'origine et toujours, non l'exagération violente, Tinjureamère, l'outrage qui blesse et irrite, mais la convenance et le respect, la mesure et la charité, qui n'ont jamais rien enlevé chez lui à la sincérité des convictions et à l'indomptable vigueur de la résistance. Pie IX encouragea, bénit, dès 1816, celte méthode polémique, par ces paroles dites à l'abbé Dupanloup luimême : « 11 faut réclamer la liberté d'enseignement avec énergie, mais aussi avec charité. »
Ces paroles furent à jamais sa lumière. Oui, il ne voulait combattre qu'avec l'amour dans le cœur, songeant que ses adversaires d'aujourd'hui pouvaient être ses frères de demain: oui, il aimait les hommes de son temps, pour leurs égarements eux-mêmes, comme pour leurs nobles aspirations ; oui, il s'appliqua toujours à toucher les plaies de son siècle d'une main tendre et délicate, craignant de blesser ceux qu'il voulait guérir; sans toutefois rien céder, jamais, là où l'on ne transige pas.
Sans donc sacrifier un iota de la doctrine, cherchant, dans tous les ordres de l'activité et de la pensée, l'harmonie qu'il doit y avoir, qu'il y a, si on sait la découvrir, entre les choses divines et les choses humaines, il n'a maudit aucun des dons de Dieu aux hommes, repoussé aucun progrès légitime, agité aucun de ces odieux mots de guerre, vastes et vagues, qui, enveloppant tout dans leurs anathèmes indistincts, perpétuent les malentendus et soulèvent des griefs sans cause : toute sa vie il a travaillé à ce qu'il appelait lui-même une grande œuvre de ■pacification et de !u)nière.
Voilà pourquoi sa voix si souvent trouva un écho dans
lésâmes; voilà comment en particulier, dans les débats de la grande commission de 1849, il remporta ces victoires d'où sortit la loi de 1850: loi de salut, s'il en fut jamais.
Dès lors il est au premier rang dans nos luttes; et à aucune de celles qui se présentaient, il ne fit défaut. A'ul, en 1849, dans la presse, n'éleva pour le Saint-Père une voix plus écoutée, en même temps qu a la tribune et dans les conseils de l'Etat, ses amis, M. de Monlalembert et M. de Falloux, gagnaient aussi la victoire. Et quand, dix ans plus tard, ce qui avait été sauvé alors fut de nouveau menacé, par la plus formidable des coalitions entre la Révolution et la souveraineté, dans ces combats nouveaux, où il fut le premier debout sur la brèche, inil encore, c'est la voix même de Pie IX qui l'a proclamé, nul ne peut lui être comparée
Si Pergamn dextrâ Defendi passent, etiam hâc defensa fuissent.
Et jusqu'à la fin il protestera, pour empêcher du moins l'injustice de prescrire, et pour maintenir cette action en revendication éternelle, le mot est de lui, que la conscience catholique ne cessera d'élever.
Et comme il défendit infatigablement les libertés, et les droits de l'Eglise, il combattit de même pour ses dogmes et sa juste action dans le monde.
CustoSj quid de nocte? Tel fut son rôle dans l'Eglise. Sentinelle vigilante, placée sur les hauteurs, il interrogeait l'horizon, il signalait les dangers, il poussait le cri d'alarme-.Et tantôt il allait à l'ennemi, tantôt il repoussait ses incursions. Il y allait, non pas avec les armes de la controverse savante, l'exégèse et la patiente érudition ; il a trop agi dans sa vie pour y mettre ces labeurs tranquilles. Mais il appelait de tous ses vœux une renaissance parmi nous de ces grandes études ; il y préluda par le rétablissement dans