CHAPITRE II. 5Î
Quelques semaines après, le Corps législatif reprenait ses séances, et la question romaine était discutée. Celte discussion dura les 3, 4 et 5 décembre. Ce jour-là, M. Thiers fit un de sesplus merveilleux discours, celui qui arracha à -M. Rouher le fameux : jamais! — L'évéque d'Orléans se trouvait là, comme si Dieu avait voulu lui ménager cette consolation. Ceux qui l'observaient dans sa tribune remarquèrent le rayonnement de son visage, à ce mot, qui eût été une nouvelle victoire de Mentana, si nous n'eussions, hélas ! été destinés à voir sombrer dans les revers inouïs de la dernière guerre plus que la fortune de la France. . .
Par l'autorité de quelques paroles magistrales, M. Berryer amena des déclarations encore plus précises sur le maintien du territoire actuel du Saint-Siège dans toute son intégrité ; précision d'autant plus nécessaire alors, qu'on savait que dans la Conférence, si elle avait lieu, on demanderait au Saint-Père de nouveaux sacrilices ; non seulement la renonciation formelle aux Marches et àl'Ombrie, mais encore la cession des villes et territoires de Velletri et de Viterbe. Tous ces périls étaient écartés.
Combien Tévêque s'applaudissait d'avoir toujours, depuis 1849, cultivé M. Thiers, pour conserver à TEglise un tel auxiliaire, et aussi pour gagner, s'il le pouvait, cette àme à Dieu ! Non seulement, au lendemain de cette mémorable séance, il courut chez lui le remercier; il fit plus. Il avait reçu du nonce la gracieuse invitation de porter lui-même à la connaissance du Saint-Père tous les incidents de cette journée parlementaire : dans l'espoir qu'un mot du Pape pourrait toucher M. Thiers, il ne craignit pas de solliciter ce mot dans le postscriptum de sa longue lettre au Saint- Père.
« P. -S. — Je me sens porté à dire à Votre Sainteté quelques détails sur une conversation que j'ai eue avec M. Thiers le lendemain de cette séance mémorable. Je sais que Votre Sainteté a pour lui de l'affection, malgré les erreurs que cet éminent esprit garde encore des temps mauvais qu'il a traversés; et ce que je vais dire décidera
peut-être le Saint-Père à prier pour que cette âme, qui en est bien digne par son dévouement à la cause du Saint- Père, reçoive de Dieu la lumière, la conviction qui lui manque et qu'elle regrette de n'avoir pas.
» Voici donc ce qu'il me disait quand je suis entré chez lui le lendemain de cette grande séance, et en m'embrassant : «: Eh bien, le Pape est sauvé. C'est fini, et la Conférence est désormais inutile. »
» Et, comme je le remerciais de ce qu'il avait fait : (( Me pardonnerez-vous d'avoir parlé de Voltaire? » me dit-il. Et il ajouta : « Je n'ai pas le bonheur d'avoir la foi, et je le regrette. Je ne suis qu'un philosophe spiritualiste; mais je respecte, j'aime, j'adore le catholicisme. GuérouU (un de ceux qui ont attaqué le plus violemment le Saint- Père en France) me disait hier : « Comment avez-vous fait un pareil discours? car vous n'êtes pas un croyant. » Je lui ai répondu : « C'est vrai, je ne suis pas un croyant, mais je suis sincère. Je suis un spiritualiste passionné ; je respecte, j'admire le catholicisme, parce que c'est le catholicisme qui sauve le spiritualisme dans le monde. Et vous, qui travaillez à désorganiser cette grande religion, vous faites une mauvaise besogne. Oui, Monseigneur, jaime le catholicisme ; son culte me plaît. Quand je me trouve à la messe, je m'y trouve bien, je suis heureux. J'avais une grand'mère, une sainte. Je m'en souviens, quand elle me menait à la messe avec elle, j'étais content. Et maintenant encore j'éprouve le même sentiment.
» Et puis, ce que j'admire encore dans le catholicisme, c'est cette admirable unité et autorité ; et cela depuis dixhuit siècles ! Voyez les évêques anglicans, ils se sont réunis l'année dernière à Londres, mais n'ont pas pu s'entendre, et se sont séparés divisés et n'ayant rien fait. ))
y> Puis il a ajouté avec un cri : « Ah î le prochain Concile, s'il est bien fait, peut sauver le monde ! »
» Après cela, il m'a parlé de son âge, de l'heure de sa mort, et m'a dit qu'il ne mourrait pas sans voir un prêtre. Il m'a nommé le prêtre. Je le connais, et il m'a confirmé lui-même cette parole de M, Thiers.