‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 28 sur 259 · CHAPITRE H. .Vî · texte numérisé non relu

CHAPITRE H. .Vî

» Je ne sais, Très-Saint-Père, si ces détails auront pour Votre Sainteté tout l'intérêt qu'ils ont eu pour moi: ils l'engageront au moins peut-être à prier pour un homme à qui la grande lumière manque encore, mais qui est digne que Votre Sainteté le bénisse et prie pour lui. ))

Le Saint-Père, dans le bref qu'il adressa à l'évêque d'Orléans pour le féliciter de ses derniers écrits, ne manqua pas de rendre à M. Thiers l'hommage sollicité. Dans sa réponse à l'évêque, M. Thiers se montra profondément touché et reconnaissant, tout en se retranchant toujours, hélas! dans sa bonne foi de philosophe spiritualiste.

Voilà comment l'évêque d'Orléans restait fidèle pour sa part à la parole qu'il écrivait en 1849 à M. de Montalembert : « Sou venez- vous, mon boa et cher ami, que vous et M. de Falloux comme chrétiens, et moi comme prêtre, nous ne devons jamais, après ce qui s'est passé entre nous depuis un an, abandonner M. Thiers. Nous devons l'aimer avec tendresse et compassion de cœur ; nous devons le sauver. »

Et puisque nous avons été amené à signaler ici une fois de plus cette forme que prenaient chez cet évêque laftection et la reconnaissance, qu'on nous permette d'en citer une autre preuve encore. Dans les premiers jours de l'année précédente était mort à Cannes, subitement, M. Cousin, sans qu'on sache bien ce que put auprès du philosophe M. l'abbé Blampignon qui se trouvait là. Cette surprise de la mort avait attristé profondément l'évêque, qui était alors à quelques lieues de là, à Nice, et reporté naturellement sa pensée vers M. Thiers ; dans une inspiration toute sacerdotale, il lui écrivit la lettre que voici :

(( Nice, 15 janvier 1867. Monsieur, je vous écris le cœur triste 1 J'ai eu le profond chagrin d'apprendre hier que M. Cousin venait de mourir à quelques pas de moi, sans que j'aie pu assister, ni être utile à ses derniers moments. J'étais allé le voir quelques jours auparavant, et, quoiqu'il fût fatigué, je le trouvai encore tel que vous le

connaissiez, vif, animé, me témoignant son affection et sa bienveillance ordinaires, me parlant avec son feu accoutumé des écoles d'athéisme et de matérialisme qu'il voyait surgir et prendre en quelque sorte position dans notre société. Par contre, il me parlait de la religion, avec le sentiment vraiment chrétien que, depuis quelque temps, je remarquais en lui. Et puis, tout à coup, j'entends dire qu'une attaque d'apoplexie foudroyante l'a enlevé en quelques heures! Il a pu d'abord manifester le désir de voir un jeune prêtre de ses amis, l'abbé Blampignon, qui se trouvait à Cannes; mais, quand cet ecclésiastique a été admis auprès de lui, il n'était plus temps !

» Tout cela me fait une peine extrême ! Depuis vingt ans, au milieu même de nos dissentiments et de nos luttes, je m'étais attaché à M. Cousin; bien des fois, dans nos conversations intimes, il m'avait laissé voir le fond d'une âme où le christianisme de sa jeunesse avait laissé de profonds souvenirs, et le voir mourir sans qu'il ait eu le temps de se réconcilier avec Dieu, est une chose extrêmement pénible à l'afTection que je lui avais vouée.

» Je ne pense jamais, tout à la fois sans attendrissement et sans effroi, que ces natures privilégiées, que ces grands esprits qui ont tant reçu de Dieu, ont, comme le commun des hommes et d'une certaine manière plus que d'autres, un compte à rendre à Dieu...

» Et maintenant, Monsieur, me permettrez-vous de vous le dire dans l'entraînement presque involontaire de mon cœur?

:» Il y a quelqu'un pour qui mon affection est bien plus vive encore que pour M. Cousin; quelqu'un dont j'ai vu de plus près l'àme, l'esprit droit, élevé, loyal, pour qui je prie chaque jour et demande à Dieu un rayon de la lumière divine et la grâce, la force de marcher à cette lumière; eh bien, ce serait un des plus amers chagrins de ma vie qu'il se laissât jamais surprendre par un de ces coups inattendus, avant d'avoir suivi les inspirations de son cœur, avant d'être redevenu tout à fait chrétien, et d'avoir fait sa paix avec Dieu...

» Vous devinez de qui je parie ! Et ne dites pas, comme

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