CHAPITRE III
Je cherchais sur la terre les grandes âmes, et tout à coup je les rencontrai sur le Carmel. Là, au milieu de l'abaissement des caractères, au milieu de la défaillance de tous les courages, je trouvai, non seulement les cœurs les plus purs, mais aussi et par là même les esprits les plus droits et les plus fermes, les caractères les plus élevés, les plus belles âmes qui furent jamais, avec une noblesse, une force, une grandeur incomparable, quoique ignorée. Je m'occupai donc du Carmel et de M"^* Acarie; de la liberté de renseignement et de l'avenir de la jeunesse française. Je travaillais à la fois à mon livre d'éducation et à cette belle histoire, me disant : S'il n'y a plus d'hommes pour sauver la terre, il y a encore les Carmélites et les enfants. Oui, on peut refaire le monde avec des Carmélites qui prient, et avec des enfants qui s'élèvent comme il faut pour devenir des hommes. Telles étaient mes pensées. y>
M""' Acarie était une de ces femmes, pures, nobles et vaillantes comme le dix-septième siècle en comptait tant. Après avoir été dans le monde, au cours d'une vie semée d'épreuves, le modèle des épouses, des maîtresses de grandes maisons et des mères, elle avait fondé le Carmel français, et embaumé ses dernières années de toutes les vertus du cloître. C'est cet exemple que l'abbé Dupanloup eut la pensée de remettre en lumière, afin de réveiller parmi les femmes du monde le sens de la vraie et grande vertu chrétienne. Cette vie avait été écrite au commencement de notre siècle par M. Boucher, curé de Saint-Merry ; l'évèque nommé d'Orléans prit ce travail pour base de celui qu'il méditait, et qui n'en est guère, à vrai dire, qu'une réédition, mais considérablementaugmentée. C'était continuer, en quelque sorte, ce ministère de la direction des âmes, qui avait tenu une si grande place dans sa vie, et qu'évèque il n'avait pas abandonné. Il publia ce travail l'année 185i, entre le premier et le second volume de son traité de l'Education, en deux volumes in-i2, sous ce litre : Histoire de la bienheureuse Marie de V Incarnation, dans le monde 3/'"^ Acarie.
Ce fut en cherchant des documents pour cet ouvrage, qu'il rencontra, non sans surprise, au parloir des Carraé-
lites de la rue Saint-Jacques, M. Cousin, son collègue, et souvent son brillant et éloquent adversaire dans la Commission de l'enseignement. Le philosophe compulsait les mêmes archives pour sa vie de .M'^' la duchesse de Longueville, celte sœur du grand Condé, qui avait été élevée jusqu'à quinze ans dans le monastère fondé par M""* Acarie, ■et qui était venue terminer son éclatante et orageuse vie dans l'asile de sa jeunesse.
Les deux héroïnes, les deux historiens, les deux œuvres ne se ressemblent guère : elles offrent toutes deux de contraires, mais grandes leçons ; on y voit en particulier « ce que peuvent les femmes fortes ou faibles, pour la ruine ou le salut des sociétés humaines, et surtout ce que peuvent les âmes saintes, les grandes âmes, pour l'expiation du mal. pour la transformation d'un siècle, et pour la résurrection du bien ».
En même temps, le bien qu'il avait voulu faire par son ouvrage, l'évêque d'Orléans essayait de le faire par la parole. Il y avait à Orléans, comme presque partout maintenant, la très utile association des Mères chrétiennes, que dirigeaient les Pères de la Miséricorde. Les réunions avaient lieu dans leur belle église de Saint-Euverte. L'évêque se plaisait à y parler ; mais, en 1860, 1861 et les années suivantes, nonobstant toutes ses polémiques pour le Saint- Père et tant d'autres travaux, il reprit plus assidûment que jamais ces conférences. Outre le grand attrait qu'il éprouvait à expliquer à toutes les mères chrétiennes de sa ville épiscopale, pourrait-on dire, car elles y venaient en foule, les devoirs de la femme chrétienne dans le monde, une raison particulière vint alors stimuler vivement son zèle. On a reproché, non sans raison, à l'Empire, l'impulsion exagérée qu'il a donnée au luxe et au plaisir. On ne voulait par là peut-être qu'opérer une diversion qu'on jugeait utile ; dans le fait, on ruinait les mœurs françaises. Quoi qu'il en soit, un mouvement inaccoutumé de mondanité, parti du monde officiel, s'était manifesté dans Orléans. Toucher à ce qu'il regardait comme l'honneur de sa ville épiscopale, la dignité et la gravité des mœurs, c'était