CHAPITRE lil
lustre philosophe dont nous prononcions tout à l'heure le nom, M. Cousin, avait clos la série de ses travaux à un point de vue tout profane, par des études sur les grandes dames du dix-septième siècle. Mais M. Cousin était un philosophe, l'évêque d'Orléans était un évèque.
L'écrit qu'il fit succéder à ses Conseils aux femmes chrétiennes, avait pour titre Femmes savantes et Femmes sttidieuses, et ce fut sous le ciel du Midi qu'il le composa, durant ce séjour à Nice et à Hyères, que les médecins lui avaient imposé pendant l'hiver de l'année 1867. 11 fut étonné lui-même de Técho que ces pages trouvèrent, car la presse les eut bientôt portées partout ; et de la France, de l'Allemagne, de l'Angleterre, de la lointaine Amérique, de tels cris, des accents si vifs lui répondirent, qu'il sentit bien qu'il avait touché là une plaie vraiment douloureuse * : plus d'âmes encore qu'il ne le pensait étaient écrasées par les préjugés régnants, et étouffaient dans le cercle étroit tracé autour d'elles. Emu de ces souftrances et de cette déperdition lamentable de tant de belles facultés, il résolut de continuer à leur porter les secours et les encouragements qu'elles imploraient.
Voulant aller à la racine du mal, il s'enquérait, en grand détail, de l'état vrai de l'enseignement des jeunes filles en France, de ses progrès, de ses lacunes, et il acquit ainsi la conviction qu'il y avait là beaucoup à faire, malgré tout ce qui se faisait déjà; c'était la lointaine préparation du travail au milieu duquel la mort devait le surprendre. Voulant de plus mettre à l'édifice son couronnement, il était en même temps très occupé des ménages chrétiens, en faveur desquels il avait déjà prêché, pendant six années, des conférences aux mères chrétiennes. Dieu lui en avait fait rencontrer quelques-uns qu'il soignait, nous pourrions dire comme la prunelle de son œil; c'était comme un repos pour son âme fatiguée de tant de luttes,
1. Quelques-unes de ces lettres ont été imprimées par lui dans le volume publié après sa mort sous ce titre : Lettres sur Véducation des filles et sur les éludes qui conviennent aux femmes dans le monde, p. 16-33.
6i VIE DE M ONSEIGNEUR DUPANLOUP.
et son dernier apostolat, dont il disait, dans ses notes intimes : (( Dieu veut peut-être que je sois maintenant l'apôtre des ménages chrétiens. » Il lui fallait donc aller jusqu'au dernier fond de ce grand sujet. Il s'était fait de la jeune fille, de la femme, de la famille chrétienne, un idéal qu'il travaillait de toutes ses forces à réaliser, soit immédiatement, par cette direction des personnes qui avaient le bonheur de recevoir ses conseils, soit par les écrits dont il portait le dessein dans sa pensée, et en vue desquels il amassait jour par jour, avec la persistance qu'il mettait à tout, des matériaux du plus grand prix.
Mais voilà tout à coup que ces jeunes filles, ces femmes chrétiennes, dont l'idéal l'a ravi, et qu'il veut à tout prix élèvera la hauteur de cet idéal, on menace de les enlever à la religion. Une tentative, non d'éducation, mais, à ses yeux, et dans ses conséquences du moins, de déchristianisation sous prétexte d'instruction, était essayée par un ministre, récemment pris sur les bancs de l'Université pour être placé, peut-être sans préparation suffisante, à la tête de l'enseignement du pays; homme plein d'initiative, portant sur tout à la fois son activité entreprenante. Sans consulter ni les Chambres, ni le Conseil supérieur de l'instruction publique, par voie de simple circulaire insérée non au Moniteur^ mais dans son Bulletin, et comme subrepticement, M. Duruy opérait la plus radicale des révolutions dans l'enseignement des jeunes filles de France. Cette circulaire avait pour but de fonder un enseignement public des jeunes filles de quatorze à dix-huit ans, en le confiant, non à des femmes, mères de famille ou religieuses, mais à des hommes, à MM. les professeurs de l'Université. Elle établissait en chaque lycée ou collège, dans trente-quatre villes de France, des cours pour les jeunes filles. <f Dans quelques semaines, disait la circulaire, tout l'enseignement public des jeunes filles sera fondé : nos trois mille professeurs sont tout prêts. »
L'évêque d'Orléans, qui ne faisait jamais de l'opposition pour faire de l'opposition, avait applaudi M. Duruy quand, au début de son ministère, ce ministre avait opéré une réforme utile : l'abrogation de la bifurcation et le réta-