CHAPITRE IV
sent du mouvement quotidien de la vie sociale... les principes mêmes sur lesquels reposent les institutions modernes. » Le ministre, M. Baroche, répondit : c( Après le Concile, il est évident qu'une grande question se posera: Les décisions du Concile devront-elles être admises en tout ou en partie? Nous nous sentons armés. :>) En conséquence il demandait à réserver sa liberté d'action ^
Le Pape n'avait pas eu le dessein qu'on lui prêtait. On avait même eu un moment à Rome la pensée contraire. Dans les délibérations du 9 mars 1865, touchant la tenue d'un Concile œcuménique, la commission de cardinaux, réunie à cet effet, avait été formellement d'avis « qu'il était convenable de prier les souverains catholiques de se faire représenter au Concile, conformément à l'usage de l'Eglise, et d'après le précédent du Concile de Trente- )>. De plus, la veille même de la publication de la bulle, le cardinal Antonelli déclarait à M. le comte de Sartiges, notre ambassadeur à Rome, que le Saint-Père n'avait point l'intention de tenir les princes à l'écart. En se bornant à faire appel à leur concours en termes généraux, la cour de Rome ne voulait, disait-il, qu'obvier aux embarras résultant pour elle de la difficulté de convoquer indistinctement tous les souverains catholiques; et cela surtout à cause de la situation particulière de Yiclor- Emmanuel : « Croyez-le bien, ajoutait le cardinal Antonelli, et veuillez le répéter à Paris, nous n'avons aucune arrière-pensée, quand nous remplaçons dans la bulle l'invitation directe par Tinvilation indirecte. C'est simplement un expédient. » L'ambassadeur de l'Empereur ayant, en dernier lieu, fait observer à Son Eniinence qu'elle parlait comme d'une certitude de la présence au Concile des orateurs des puissances, le cardinal répliqua (( que l'intérêt des souverains était de prendre part aux
1. Qu'on veuille bien remarquer la date de ces déclarations : 10 juillet 1868; elles sont donc antérieures de plus d'un an à la dépêche conforme de M. le prince delà Tour-d'Auvergne, dont il sera question ci-dessous.
:2. Histoire vraie du Conci/e, par le cardinal Maiining, p. 11.
8i VIE DE MONSEIGNEUR DUPANLOUP.
délibérations de cette assemblée », et il en concluait qu'ils préféreraient le faire plutôt que de s'abstenir ^
Ce fut donc pour Tévêque d'Orléans une peine profonde que ces déclarations téméraires faites du haut de la tribune et suivies de la réponse si peu rassurante du gouvernement; et ce ne fut pas avec une tristesse moindre qu'il put lire le lendemain même, dans un journal catholique influent, des déclarations analogues et plus graves encore. L'article, ample, éloquent, plein de souffle, mais d'un souffle ménaisien, ressemblait à un manifeste. M. Emile OUivier avait dit la veille que par l'omission des princes dans la bulle, « la séparation de l'Eglise et de l'Etat était opérée par le Pape lui-même » ; l'auteur de l'article disait simplement, nonobstant les concordats toujours subsistants, qu'elle était opérée en fait, et que la bulle le constatait : a L'Eglise et l'Etat sont séparés de fait. » ((L'Eglise co/isf«^e qu'ils sont dehors (les princes);» et après une telle et si osée interprétation, il concluait que la porte du Concile devait être fermée aux représentants des puissances temporelles; puis il exposait des vues fatidiques sur ce qui allait advenir dans ce nouvel état des choses. (.< Il n'y a plus, disait-il, de princes chrétiens. Les princes, aujourd'hui, représentant l'Etat », c'est-à-dire « une chose qui n'est plus dans l'Eglise », ne peuvent pas être admis au Concile. « Quelle place y tiendraient-ils ?o) (( La rupture » entre TEglise et les princes, (( est déclarée, l'Eglise s'y plie; cette rupture lui donne le monde à reconstruire, elle s'y met ». La société moderne est dans « le chaos » , ou plutôt sur « un cloaque » . Et nous, catholiques, a comme l'Etat est hors de l'Eglise, nous n'avons plus guère de place dans l'Etat ». On peut donc prévoir « des catastrophes qui n'épargneront rien, mais nous avons à notre tète plus que Moïse ». « Ce qui va se passer n'est pas inouï. Xoé l'a vu, et le déluge aussi fut une miséricorde de Dieu. » « Les concordats seront détruits», mais « pour rétablir l'unité ». (( Il ne s'agit plus
1. VEijliseet VEtat au Concile du Vatican, par M. Emile OUivier, t. II, pièces justilicatives.