‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 49 sur 259 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

le Pape lui adressa un de ses brefs les plus affectueux et les plus reconnaissants :

(( C'est avec reconnaissance, disait le Saint-Père, que nous avons reçu votre écrit. Il dissipera, c'est notre espérance comme notre désir, les ombrages que l'ignorance et la malignité ont répandus dans les esprits, et il inclinera les cœurs à désirer le remède très efficace du Concile ^ » (^5 novembre 1868.)

Il est donc évident qu'à cette époque, comme dès l'annonce du Concile, comme jusqu'à la veille même de son ouverture, nous le verrons, tous les efforts de l'évèque d'Orléans n'avaient qu'un but : réserver les questions du Concile au Concile, empêcher qu'elles ne fussent agitées prématurément.

Mais avant de poursuivre, revenons sur nos pas, afin de mentionner quelques incidents de cette année 1868 qui méritent de n'être point passés sous silence. Un concours régional, qui coïncidait avec les fêtes de Jeanne d'Arc, devait amener à Orléans, le lendemain, 9 mai, l'Empereur et l'Impératrice. De la gare, Leurs iMaj estes devaient se rendre à la cathédrale. L'usage est, en pareil cas, de recevoir les souverains, à l'entrée du temple, sous un dais, et après les cérémonies prescrites et la harangue traditionnelle, de les conduire au sanctuaire. Il y avait dans

1. Cette lettre pastorale, dans laquelle l'évèque d'Orléans déclare que c'est la mission de l'Eglise de maintenir les principes évangéliques purs de toute interprétation qui les fausse, etc., a été présentée dans un pamphlet comme une tentative de « réconciliation entre la vérité et l'erreur! » Mais comment donc le Pape, qui le remerciait, comment les nombreux évéques qui le félicitaient, n'ont-ils pas vu cette coupable erreur? Et où donc l'accusateur la voyait-il? Dansles dernières paroles que nous citions, et qu'il cite aussi, mais sans citer aucune de celles qui précèdent : « Il est temps qu'entre l'Eglise et les peuples chrétiens, tous les malentendus cessent : l'obscurité, l'incertitude, la confusion, pèsent trop douloureusement sur les âmes sincères. « Quelle preuve! Et il ajoutait : a Pas de malentendus, hélas!... pas d'obscurités, par conséquent, ni d'incertitude pour les âmes véritablement sincères, mais seulement pour les âmes volontairement troublées des catholiques libéraux. » Cependant l'Encyclique Immortale Dei, qui parle aussi de malentendus, avait bien quelque raison d'être.

le public une vive attente de ce que dirait Tévéque d'Orléans; nous croyons que la curiosité n'était pas moins grande autour de l'Empereur; on remarqua même que l'Impératrice, par un mouvement indélibéré, s'était portée d'abord sous le dais un peu en avant de l'Empereur; elle s'en aperçut vite, rougit et fit un pas en arrière. Voici quelques-unes des paroles que l'évèque prononça en cette circonstance :

(< ... Dans les grandes détresses de la patrie, Orléans ne fut pas seulement le boulevard, il fut le cœur de la France, et on sentit que dans ce cœur battaient les dernières émotions de la vie nationale. Mais, grâce à Dieu, ce cœur était fort, et bientôt l'indépendance menacée, la liberté, la gloire, la vie, l'avenir, tout fut reconquis.

)) Puisque Votre Majesté nous fait l'honneur de nous visiter, qu'elle mette la main sur ce cœur, car il est toujours le même, les Orléanais n'ont pas changé, et Votre Majesté sentira qu'au milieu de la confusion des langues et des choses, il y a toujours là deux battements d'une force indomptable : le patriotisme dont vous êtes entouré, et la religion. Elle sentira ici, plus peut-être qu'en aucune partie de l'Empire, que la France, quand on interroge de près son àme, est et veut être à jamais la nation très chrétienne, et que dans cette double tlamme du patriotisme et de la foi fut toujours sa fortune et son honneur depuis Charlemagne.

» Xous demandons à Dieu, Sire, que les inspirations de ce monarque immortel, qui a tant servi la civilisation chrétienne et française, soient celles de Votre Majesté, et vivent à jamais bénies et fidèles dans le cœur du fils aîné de l'Eglise. »

Puis, s'adressant à l'Impératrice : « Vous avez voulu, Madame, prendre votre part à nos solennités, et, celte pensée aussi me touche, le lendemain d'un jour où la religion vous a donné la plus pure joie qui soit ici-bas permise au cœur d'une mère : Votre Majesté vient de voir son fils s'agenouiller et se nourrir pour la première fois du pain de vie à l'autel du Dieu qui aime et bénit cet âge. L'attendrissement de ce spectacle a fait couler de vos yeux de

pieuses larmes. Puisse Votre Majesté n'en connaître jamais d'autres ! Puisse-t-elle voir ce jeune prince, son amour et son espérance; croître dans cette piété fière, qui est, comme Bossuet le disait au fils de Louis XIV, le toiit de Vhomme et du prince. Puisse sa première communion demeurer le profond et indestructible souvenir de sa vie ! C'est ce que demandait à Dieu pour lui le chef vénéré de l'Eglise lorsque, du haut du trône apostolique, toujours si vaillamment soutenu par nos armes, Pie IX le bénissait au moment même où il recevait pour la première fois la visite de son Dieu. » Ces paroles furent unanimement applaudies. M. Thiers alla jusqu'à Tenthousiasme : « Monseigneur, au milieu de travaux qui ne me laissent pas de loisir, j'ai pris un moment pour lire dans le Moniteur le discours que vous avez prononcé en recevant l'Empereur et l'Impératrice. Ce discours est un chef-d'œuvre de tact, de mesure, de dignité, de véritable fierté et de grand langage. Mignet et moi en avons été transportés. Je vous le dis en courant, et en écoutant un discours à la Chambre. Mais j'aurais manqué au sentiment que j'éprouve si je ne vous avais adressé ces quelques mots. ))

Ce fut vers ce temps-là aussi qu'il parvint à fonder le Français, pour remplacer VAmi de la religion, qui avait disparu. Plusieurs évêques, notamment M?^ de Grenoble, l'y poussaient vivement. Ce que ses polémiques contre l'impiété lui avaient fait découvrir sur l'organisation, la propagande et les ravages de la presse irréligieuse, le stimulait encore plus. Cette inégalité entre l'attaque et la défense, malgré !e couiage des champions, trop peu nombreux, hélas ! de la presse catholique, le navrait. Déjà il avait essayé de transformer le Journal des villes et des campagnes, et il était parvenu à lui redonner un peu de souille. Mais ce qu'il fallait, c'était un organe nouveau. « Je me suis occupé activement du journal », écrivait- il, le 23 février, à 31. Cochin, qui avait pris fort à cœur cette œuvre. La politique, les élections que l'on prévoyait pour Tannée suivante, n'étaient pour lui qu'un motif très secondaire. « Plus que amais, écrivait-il encore, le 6 mars, au même M. Cochin,

je voudrais que ce journal se fît. Car tout ce que je découvre chaque jour de la guerre faite à Dieu, à TEglise et aux âmes, m'en fait sentir la nécessité. Vous comprenez que c'est là le grand motif de mes efforts et de mes sacrifices. Et c'est aussi le vôtre. » On peut toujours dire de la création d'un journal, tantœ nwlis erat ! mais surtout d'un journal catholique. Ce qu'il rencontra de timidités, d'inertie, disons-le, d'inintelligence d'une telle œuvre, auprès quelquefois des meilleurs catholiques, l'attristait ; mais il ne lâchait pas prise. Le 7 mai, M. Cochin lui écrivait : (( Récamier travaille au journal avec une énergie admirable. » Le 3 juin : a Je crois vraiment que Récamier et Beslay, ces deux braves cœurs, finiront par mener à bien ce projet de journal, si important mais si difficile, grâce à votre persévérant appui. » Ce persévérant appui avait fini par recueillir des fonds, qui, avec d'autres apports, permirent enfin de commencer. Le '2 août, le premier numéro du Français paraissait. « Ce premier numéro^ lui écrivait M. Cochin, a bonne figure : variété, animation, ton dégagé. Il faut aider ces jeunes gens vigoureusement. » Le journal était donc fondé, avec la mission spéciale de défendre la religion : quant aux autres journaux catholiques, la consigne à leur égard était « de ne pas attaquer )>, etde n'accepter de polémiques que celles qui seraient rendues c( iiidisfjensables. » Deux écrivains de grand mérite, entre autres, se révélèrent dans cette feuille : M. F. Beslay, dont la mort prématurée a laissé parmi nous un si grand deuil et un si grand vide; et M. P. Thureau-Dangin, écrivain d'élite, qu'attendent nos académies ^

Vers la fin de cette année, 1868, mourait un illustre ami et diocésain de i'évéque d'Orléans, M. Berryer. On pour-

1. Il avait déjà fondé pour son diocèse, en l'année 1863, les Annale^ religieuses de la ville et du diocèse d'Orléans; une des premières de ces feuilles iliocésaines si utiles que depuis pre^sque t 'US les évêques en ont créé. Dirigées par un prêtre de mérite, M. l'abbé Gélot, les Annales orléanaises comptent déjà >ingt-deux ans d'existence, et la collection de ces v ngt-deux volumes est un recueil inappréciable pour l'histoire de l'Eglise d'Orléans.

rail signaler plus d'une analogie entre le grand évêque et le grand orateur : athlètes de même taille, et souvent des mêmes luttes. En politique mêmes aspirations. Berryer n'avait pas été seulement le champion de la monarchie, il avait défendu la liberté de l'Eglise, la liberté des ordres religieux, le Pape, l'évêque d'Orléans lui-même. Plus d'une fois à Augerville, il avait reçu l'évêque sous son toit; plus d'une fois il était venu à Orléans le visiter. Sa mort avait encore illuminé sa vie. Un ami du saint père de Kavignan avait consolé ses derniers moments ; avant de mourir, il avait poussé dans une lettre à son roi ce cri dont la France tressaillit. L'évêque d'Orléans ne manqua pas de se rendre auprès de lui pendant sa dernière maladie ; et de Paris encore, comme cette maladie prenait de plus en plus un cours fâcheux, il envoya un vicaire général lui porter un nouvel hommage, dont M. Berryer se montra profondément touché; le mourant put y répondre, avec un sourire aimable, et des paroles qui exprimaient toute sa gratitude; et ainsi les derniers mots que Berryer prononça furent pour l'évêque d'Orléans : quelques instants après, il perdit connaissance. Dans l'hommage pieux et l'admiration pour un grand serviteur de la France, sur le terrain commun de l'amour du pays, les hommes de toutes les opinions se rencontrèrent; on lui fit dans ce petit village d'Augerville des funérailles comme à un roi. L'évêque d^Orléans regarda comme un devoir de s'y trouver, et célébra le service funèbre, menant là en quelque sorte le deuil de l'éloquence et de l'honneur. Parlerait-il sur la tombe? Il y était résolu; un regrettable malentendu l'empêcha de prononcer le discours qu'il avait préparé; mais les journaux le publièrent et la France le lut.

« ... Je laisse, disait l'éloquent évêque, je laisse aux amis, aux compagnons, aux rivaux de gloire, aux adversaires même, la consolation de redire ce que fut cette grande et riche nature, cette haute intelligence; la noblesse, la générosité de ce cœur; cette incomparable éloquence ; cette âme si étrangère à l'envie, si prompte à l'admiration, si tendre à l'amitié, et aussi l'honneur de

cette longue carrière, mêlée depuis plus d'un demi-siècle à tous les plus grands débats de notre époque orageuse ; quel fut cet homme enfin, athlète si puissant des luttes de la parole, si secourable aux: accusés, si fidèle aux vaincus, et qui ne sut être jamais le courtisan que de l'exil et du malheur...

» ... Quel nom il laissera parmi nous! Sa place est fixée à jamais à côté des princes de la parole humaine, de ces grands et rares orateurs de la tribune et du barreau dont le souvenir reste immortel ; et pour moi, je ne puis me défendre, même en ce moment, de le revoir dans les triomphes de sa pathétique éloquence, oublier l'éclair, les foudres et les tendresses de sa parole lorsque, même vaincu par le vote, il arrachait à une grande assemblée des cris d'admiration et des pleurs ; je l'ai vu.

» Mais non, laissons ces souvenirs de gloire. 0 mon excellent et illustre ami, je ne veux plus rien voir en vous, comme le disait autrefois Bossuet à Condé, de ce que la mort efface. Vous resterez dans ma mémoire tel que vous fûtes sous la main de Dieu, pendant ces quinze jours où l'on vous vit face à face avec la mort, et où devant la claire \ue de l'éternité, oubliant tout, la tribune, la gloire, les applaudissements, pas un écho ne s'en est retrouvé, ni dans votre àme, ni sur vos lèvres...

» ... La foi chrétienne en ce siècle où les colonnes ellesmêmes sont tombées, n'avait jamais défailli en lui... Combien de fois, devant les juges, comment pourrais-je l'oublier? et dans nos plus solennels débats politiques, cette voix puissante a retenti pour toutes les causes chères à la religion. Eh bien, ô mon ami, l'Eglise n'est pas ingrate, et elle vous remercie par ma bouche, elle vous bénit dans votre cercueil...

» ... Sa tombe, déjà préparée près de cette petite église, perpétuera le souvenir de cette journée, où bien des dissentiments furent oubliés devant une belle àme," où le deuil d'une famille devint le deuil d'un pays. Cet humble monument marque la place où les humbles habitants de ce hameau aimaient à voir ce noble vieillard découvrir sa tête blanchie, et incliner son front, son talent.

son passé, sa gloire devant cette Eglise catholique, si faible et si forte, victorieuse du temps et de la mort, qui change les doutes en certitude, les fautes en repentir, les douleurs en espérances, et qui, devant les froides pierres de la tombe, s'écrie : Elevamini portœ œternales f Ouvrez-vous, portes éternelles ^ »

La réserve, un langage entièrement pacifique, l'expression de la seule confiance, aucune polémique directe entre catholiques, le silence sur toutes les questions qui les divisaient, telle fut, après sa seconde lettre sur le Concile, encore plus qu'avant, l'attitude bien résolue de l'évêque d'Orléans, le seul contrepoids à opposer, selon lui, aux exagérations des ennemis de l'Eglise comme de ses trop ardents amis. Un seul homme blâmait cette tactique, M. de Montalembert , qui, plus soufFi'ant que jamais, était toujours plein d'ardeur, et dont l'àme flambait encore comme un brasier sur de la cendre. Ce grand soldat, qui n'avait réussi autrefois à créer de puissants courants d'opinion que par les luttes incessantes de la presse et de la tribune, ne pouvait s'accommoder de cette tactique prudente, et annonçait à ses amis que ceux qui parlaient fort et qui parlaient seuls finiraient par l'emporter. «Quoi ! écrivait-il à l'évêque d'Orléans, nous condamner tous à ne rien faire, à ne rien dire, à ne pas même respirer ou soupirer librement jusqu'au futur Concile! Cela me paraît d'abord insensé, et ensuite parfaitement impossible. >

L'évêque tint bon dans son système de silencieuse expectative, et, tout en prêtant une oreille attentive aux bruits de la presse, il se replongea exclusivement dans ses habituels travaux, et, dès le 8 janvier de l'année 1869, il publiait un éloquent écrit contre une œuvre qui n'en était alors qu'à ses débuts, mais qui aujourd'hui enlace la

1. Ce discours se trouve dans les Œuvres choisies, 2' série, Œuvres oratoires. Nous savons que, dans des lycées de Paris, des professeurs de rhétorique enthousiasmèrent leurs élèves en le leur lisant.

France entière sous son réseau, la Ligue dile de renseignement. A la suite d'un de ses vénérables collègues, M?'" Tévéque de Metz, il avait signalé, nous l'avons dit, cette ligue à la vigilance deTépiscopat et à la clairvoyance des pères de famille, dans un de ses écrits contre les entreprises de M. Duruy. Mais voici que tout à coup il apprend qu'il est question de l'établir dans sa propre ville épiscopale. Menacé chez lui-même par cette œuvre, non d'enseignement mais d'impiété, il l'étudia alors plus à fond et la dévoila avec encore plus d'énergie ^ Son nom n'était qu'un masque pour cacher son but. L'enseignement, c'était le masque ; le but, c'était l'irréligion, l'antichristianisme. Comme toujours, on trouva qu'il était importun et qu'il exagérait : les faits n'ont, hélas, que trop justifié son zèle et sa perspicacité. « Messieurs, disait-il en terminant, je n'ai certainement aucune envie de faire la guerre à qui que ce soit à Orléans. Il m'est très dur d'interrompre de chers et pacifiques travaux pour repousser de telles attaques. Mais quand on vient frapper à la porte de mon bercail, si on s'imagine que je ne crierai pas, on se trompe*. »

Ces chers et pacifiques travaux, c'étaient ses travaux diocésains, que les préoccupations générales ne lui faisaient jamais perdre de vue. C"est ainsi que l'année précédente, 1868, à travers sa grande polémique sur l'éducation des femmes, faisant suite à sa grande polémique pour le Saint-Père, il avait donné son volume et ses lettres pastorales sur le catéchisme. On le vit. au commencement de cette année 1869, publier successivement quatre nouveaux écrits : un important mandement sur l'observation du dimanche - ; puis, deux grandes lettres dont nous avons déjà dit un mot, sur le ministère pastoral à l'égard des hommes (10 mars), et sur la vie commune dans le clergé séculier (19 mars) ; une autie enfin (:29 mars), sur les noces d'or de Pie IX, qui furent célébrées avec

1. Lettre aux curés du diocèse d'Orléans sur une ligue dite de l'enseignement. — Nouvelles Œuvres choisies, t. II. '1. Ce mandement développé deviendra, nous le verrons, un volume.

éclat à Orléans ^ Voilà, encore une fois, ce que faisait cet évêque qu'on a voulu représenter comme tout occupé de manœuvres et d'intrigues.

Mais, sans qu'il y fût pour rien et sans qu'il y put absolument rien, la controverse qu'il redoutait s'engageait loin de lui, ardente et passionnée : dès la fin de septembre

1868, le feu avait été ouvert par douze articles de la Gazette d'Augsbourg; au commencement de 1869 avaient été lancés en Allemagne plusieurs opuscules ; en mars

1869, la Gazette d'Augsbourg avait publié cinq autres articles excessivement violents ; d'autres publications, pires encore, s'annonçaient tout haut.

Tout cela était déjà fort grave; mais voici qui l'était encore plus. Le 6 février 1869 un document d'une importance exceptionnelle était publié par la grande revue romaine, la Civiltà cattolica, et reproduit aussitôt par VUnivers. Ce manifeste occupa bientôt toute la presse, et même, nous le verrons, toutes les chancelleries de l'Europe. Il y était dit que le Concile serait très court : qu'il n'y aurait point de discussions; qu'on y définirait, et par acclamation, l'infaillibilité du Pape, et aussi l'Assomption de la sainte Vierge...; qu'on y confirmerait toutes les thèses du Syllahus, etc. ^\s^ Dupanloup ne fut pas le seul évêque en France que cette publication étonna. L'infaillibilité, c'était sa croyance personnelle; mais dans combien d'esprits les vieux ombrages ne pouvaient-ils pas renaître! Ils renaissaient déjà en Allemagne! LeSyllabus, il l'avait certes assez intrépidement défendu : mais au milieu de quelle tempête! Et pouvait-il oublier celte déclaration officielle d'antagonisme entre ce document et la constitution de l'empire français, faite par le gouvernement même qui était à Rome le dernier rempart du pouvoir temporel, et les récentes déclarations du même gouvernement à la tribune? Des annonces aussi intempestives n'étaient-elles pas de nature à jeter un grand trouble dans les esprits, et à mettre en défiance, bien inutilement, les gouvernements ?Le manifeste publié par la Civiltà et VUni-

i. Voy. les Annales orléanaises, année 1869.

vers, Fémut donc beaucoup. De leur côté, plusieurs de ses collègues lui en exprimèrent leur surprise. Qui donc, en effet, avait le droit de publier ces choses, et d'assigner au Concile un but que le Pape n'avait pas indiqué? Gomment de simples écrivains pouvaient-ils ainsi prendre sur eux de faire en quelque sorte d'avance le Concile? Les commissions romaines délibéraient sous le sceau du plus rigoureux secret : qui leur avait livré ce secret ? Pour apaiser l'ardente polémique déjà soulevée, et qu'un tel manifeste ne pouvait qu'attiser encore, l'évêque d'Orléans crut nécessaire de faire dire ces choses dans deux articles qui furent publiés par le Français y numéros des 18 et 19 mars.

On ne se trompa pas sur l'origine de ces articles, et ils n'en firent qu'une plus profonde sensation. Un des personnages les plus éminents de Rome en écrivit à l'évéque d'Orléans. En outre, un des prêtres français choisis, sur l'indication même de M-'' Dupanloup, pour participer, à Rome, au travail des commissions, lui adressa à cette occasion une longue lettre dont il ne pouvait pas ne pas être frappé ; en voici quelques extraits :

(( Rome, 4 avril 1869. Monseigneur, depuis que j'ai eu l'honneur de vous écrire, la situation s'est bien améliorée, et à tous égards. La Civiltà a fait une faute énorme, qui a produit d'excellents résultats. Les réclamations sont venues de tous les côtés, et les deux articles du Français, très lus, très remarqués, et très bien faits, ont achevé le coup. Hanno maie fatto, médisait le cardinal B., qui n'est pourtant pas un esprit bien libéral : et ce mot résume l'opinion de la grande majorité. Quant au Pape lui-même, on le dit mécontent... Quoi qu'il en soit, la portée de cet incident est très grande, parce qu'il a prouvé clairement le peu de chance que l'on aurait de réussir si l'on voulait pousser les choses à l'extrême... Aussi je remarque que plus nous allons ici, plus l'on incline dans le sens de la ^modération : résultat qui ne pouvait manquer d'arriver, car les vraies difficultés n'apparaissent qu'au moment où il s'agit de renfermer les doctrines sous des formules nettes et précises. Du reste, je dois dire à Votre Grandeur que je

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