CHAPITRE IV
parler avant le Concile ou attendre ? Parmi ceux qu'il consultait, les uns, et en particulier M. de Falloux, le conjuraient de garder intacte sa situation pour les débats du Concile. D'autres pensaient qu'il valait mieux, par une intervention courageuse, essayer d'arrêter les manifestations extra-conciliaires qu'avait organisées une presse passionnée, et qui, grossissant d'heure en heure, faisaient grossir avec elles les rumeurs inquiètes ou irritées de l'opinion, les méfiances menaçantes des gouvernements, les périls du Saint-Siège. C'est à cet avis qu'il finit par se fixer, sentant bien la gravité de son acte, et s'y résignant comme à un devoir. Qu'il se soit trompé, quel'autre conduite eût été préférable, plus habile, c'est une autre question; mais il prit sa résolution avec un oubli de luimême absolu, un courage tranquille, et le plus pur zèle pour l'Eglise et les âmes ^
1. 11 est donc intervertu tardivement, le dernier, dans cette controverse ; et néanmoins, pendant le Concile et depuis, une des accusations qui ont été le plus répétées contre lui a été d'avoir soulevé une question qui devait être réservée à l'assemblée conciliaire. Un évêque, qui n'a pas peu contribué à propager pendant le Concile cette contre-vérité historique, lui en donnait à lui-même, dans une lettre du :26 décembre, cette singulière raison : « Votre grande voix est la seule qui soit entendue du monde. » Mais on l'a vu par notre récit, de l'aveu même des accusateurs, bien avant les Observations, l'agitation était déjà portée au comble.
Et quant à la part occulte qu'il aurait prise à cette « agitation», c'est une accusation qu'il faut absolument abandonner:
l" Ses conversations avec quelques grands et saints évêques de Belgique et des bords du Rhin sont bien ce qu'il y avait au monde de plus naturel et de plus légitime, et, en tout cas, ne troublèrent en rien l'opinion.
^2" Dœllinger et les autres écrivains allemands avaient leurs idées, indépendamment de M'^' Dupanloup : ils ne s'inspirèrent que d'euxmêmes.
Il n'a été pour rien ni dans les articles de la Gazette (VAugsbourg, de 1868 et 1869, ni dans les brochures publiées en Allemagne; ni dans le manifeste du 6 février 1869; ni dans les manifestes munichois, ni dans la diplomatie du prince de Hohenlohe ; ni dans les adresses de Coblentz ei de Bonn ; ni dans les interpellations de M. Emile OUivier; ni dans le manifeste de VUnivers du 11 juillet; ni dans les lettres pastorales de rsN. SS. Dechamps, Manning, Piantier, Darboy; ni dans la publication du livre de M'^' Maret; ni dans la polémique et les
En terminant cet écrit, dont, par un sentiment que l'on comprendra, nous ne voulons rien citer, il disait à ses prêtres :
« Si je me suis décidé à entrer avec vous, Messieurs, et en public, dans ces détails, c'est par un secret instinct que j'avais plutôt à calmer des émotions dans mon pays qu'à devancer des objections à Rome. J'en suis convaincu : à peine aurai-je touché la terre sacrée, à peine aurai-je baisé le tombeau des apôtres, que je me sentirai dans la paix, hors de la bataille, au sein d'une assemblée présidée par un Père et composée de frères. Là tous les bruits expireront, toutes les ingérences téméraires cesseront, toutes les imprudences disparaîtront, les flots et les vents seront apaisés. Nous penserons aux saints dont nous occupons les chaires, nous penserons aux âmes dont nous répondons devant Dieu, nous penserons au Dieu qui nous voit et qui nous jugera, nous penserons aux apôtres, nous
condamnations épiscopales qui s'en sont suivies; ni dans le " pétitionnement immense ». Tout cela a précédé et amené les Observations.
Ces faits sont des faits : l'action occulte et son influence sur la polémique antérieure au Concile est une chimère.
La vérité donc sur ce point, pour la bonne foi, la voici : c'est que le grand désir de M'-''' Dupanloup était que ces questions ne fussent pas plus soulevées avant le Concile qu'elles ne l'avaient été au moment de sa décision; qu'elles ne le fussent ni par le Souverain Pontife, ni par les évêques, ni surtout par les journalistes ; que dans ses trois grandes lettres pastorales de juillet 1867, octobre 1868 et novembre 1869, il n'en touche pas un mot, mais il cherche plutôt à y faire diversion ; qu'elles ont été soulevées, en Belgique, en Allemagne, en Angleterre, en France, en Italie, sans lui et malgré lui; qu'il a réclamé le silence de tous ceux sur qui il avait action ; qu'il l'a fait réclamer encore en mars 1869, après le manifeste du 6 février; qu'il l'a demandé à M''" Maret ; qu'il n'a communiqué avec les évêques de Fulda que dans ce but; et qu'il ne s'est décidé à aborder cette controverse au mois de novembre 1869, moins d'un mois avant l'ouverture du Concile, que quand « l'agitation » était déjà « au comble », et, pour l'arrêter, s'il le pouvait.
On a dit aussi : Juge, il ne devait pas faire connaître d'avance son opinion. Mais il faut remarquer: 1° que la question n'était pas officiellement posée; 2" que les évêques qui en Belgique, en Angleterre, en France, à Fulda, ont parlé avant lui, étaient juges comme lui. Ou ce reproche ne frappe personne, ou il frappe d'abord ces prélats.