‹ Vie de mgr. Dupanloup (volume 3)Chapitre 79 sur 259 · CHAPITRE \I · texte numérisé non relu

CHAPITRE \I

Qu'on veuille bien se rappeler ce qu'était devenue cette amitié de Tévèque d'Orléans pour M. de Montalembert, et de M. de xMontalembert pour l'évêque d'Orléans, et qu'on nous laisse ici — cette digression sera douce — ajouter quelques traits au tableau que nous nous sommes complu à en présenter.

« Je ne pense qu'à vous, à vos peines d'esprit, de cœur, d'àrae et de corps, écrivait l'évêque en 1866, au cher malade de la Roche-en-Breny, après une recrudescence de son mal. Ce qui est très pénible, c'est de ne pouvoir rien pour ceux qu'on aime. Je vais faire prier pour vous dans toutes nos saintes communautés, et par les meilleurs prêtres et les meilleures âmes que je connaisse. »

Dans une autre lettre :

« Mon ami, il faut donc vous remettre uniquement entre les mains de Dieu. Il faut lui dire : Corpus aptasti mihi. Vous m'avez donné un corps capable de souffrir et d'expier. Ecce venio : me \o\ci... ut faciam voluntatem tuam... »

Plus tard :

«. Cher ami, il faut mettre la croix sur votre cœur; dire, si vous le pouvez, une ou deux dizaines de chapelet avec vos chères filles : rien ne sera meilleur que cette douce, pure et humble prière. »

Une autre fois encore, à propos d'une visite qu'il n'avait pu lui faire : « Je ne sais pourquoi en pensant à cette visite au déclin de nos années, je repensais à La Roche-Guyon. Qu'avons-nous fait, vous de vos seize ans, moi de mes vingt-quatre ans? Je le puis dire, mon ami, à travers les nuages et les orages de la vie, nous avons servi Dieu et l'Eglise, et Dieu nous a fait cette grâce, douloureuse, mais exquise, et dont vous avez su un jour apprécier la valeur, de rencontrer l'ingratitude... »

L'ingi^atitude, de toutes les douleurs, pour les natures nobles, la plus amère, assurément, comme la plus périlleuse : avec quelle affection de père autant que d'ami l'évêque se penche en quelque sorte sur cette blessure du cher malade pour la toucher; pour que de ces mécomptes de son cœur son âme ne souffre pas ; pour que le dévoue-

ment à la sainte Eglise ne subisse en lui aucune atteinte; pour que surtout une vraie vie chrétienne lui assure le mérite de ces épreuves ; c'est ici le trait, épi scopal, dironsnous, de cette rare amitié; la lettre suivante indique bien ces pieuses sollicitudes et ce tendre apostolat :

(( ... L'Eglise est divine assurément, mais elle pose sur des hommes. C'est pourquoi il y a, il doit y avoir dans l'histoire de l'Eglise, à côté de la lumière, des ombres... Le Pape lui-même, le chef de TEglise, est infaillible, lorsqu'il parle en son nom, dans les conditions où l'infaillibilité est promise (ceci, nous l'avons déjà dit, était écrit plusieurs années avant le Concile), mais il n'est pas impeccable...

» Vous vous représentiez un peu l'Eglise, — c'est, je crois, votre propre comparaison — comme une princesse belle, charmante, parfaite, malheureuse et persécutée; et vous vous étiez pris pour elle d'une sorte d'amour chevaleresque; et cela vous semblait beau, comme cela est beau €n effet, d'en être le champion en ce siècle; et de là les nobles et grandes luttes qui seront l'éternel honneur de votre vie.

» Ce qui se passe aujourd'hui ne doit rien vous faire désavouer ni regretter d'un si noble passé. Non, vous ne vous êtes pas trompé en servant l'Eglise : vous avez servi après tout et très véritablement la plus grande et la plus sainte cause, et la plus abandonnée.

» ... Et quant à moi, qui ai vu tout cela d'aussi près, de plus près que vous peut-être, s'il faut vous dire toute ma pensée, ma foi grandit à ces spectacles : La colonne et le fondement de la vérité ^ c'est le mot de saint Paul, posant sur des hommes en qui sont les passions humaines; la mère des saints gouvernée par des hommes qui devraient être des saints, mais qui ne le sont pas toujours; et cela depuis dix-huit siècles; et malgré cela, les saints ne cessant pas d'abonder dans l'Eglise, des vierges comme Catherine*, des veuves, des chrétiens et des prêtres comme

1. Celle des filles de M. de Montalembert qui s'était faite religieuse.

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